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VU D'ISRAEL

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Histoire et Prospective


Jérusalem : L'autre mur de séparation.

Publié par Frédérique Schillo sur 10 Avril 2016, 14:12pm

Catégories : #Articles

Jérusalem : L'autre mur de séparation.

La décision de créer un espace mixte de prières en contrebas du Mur des lamentations (ou Kotel HaMaaravi) à Jérusalem a été saluée comme un « compromis historique » après des années de négociations. Mais peu à peu, les critiques grondent qui pourraient retarder son application. Et si au lieu d’ouvrir une brèche pour les Juifs non orthodoxes, cette décision politique ne faisait que creuser les nombreuses failles de la société israélienne?

Quelques sièges placés devant le Mur des lamentations (ou Mur occidental), un banc pour les vieillards pendant Yom Kippour : ce sont ces petits aménagements, en apparence anodins, qui ont provoqué dans les années 1920 les premiers incidents entre Arabes et Juifs en Palestine mandataire. En septembre 1928, quand quelques orthodoxes ont eu l’idée tout à fait nouvelle d’y installer une mekhitsa, une sorte de paravent pour séparer les femmes des hommes, une bagarre éclata aussitôt, le paravent fut détruit et les rixes se multiplièrent. Elles allaient conduire à la grande révolte arabe de 1929.

Fallait-il donc être amnésique ou bien naïf pour croire que la nouvelle disposition sur le Mur s’appliquerait sans remous ? Votée le 31 janvier 2016 par le gouvernement, cette « décision juste et créative » selon le Premier ministre Netanyahou doit permettre aux femmes et aux hommes qui le souhaitent de prier ensemble au Mur. Pour ce faire, une plateforme de 900 m2 sera créée au sud du Mur, près de l’arche de Robinson, là où s’étend actuellement un parc archéologique.

A aucun moment, il n’est question de toucher au pont des Moghrabis, qui mène à l’esplanade des Mosquées/le mont du Temple, ni à l’esplanade elle-même, dont la gestion est confiée à l’organisme chargé des biens musulmans (le Waqf) depuis le statu quo signé en 1967 suite à la conquête israélienne de Jérusalem-Est. Sans surprise pourtant, les Palestiniens ont dénoncé le projet. Youssef Ideiss, le ministre palestinien du Waqf et des Affaires religieuses, y voit ainsi « une nouvelle tentative israélienne de changer le statu quo ». Une accusation dangereuse en ces temps où « l’intifada des couteaux » prend pour prétexte de soi-disant violations du statu quo sur l’esplanade des Mosquées, troisième Lieu saint de l’islam.

Mais l’extension du Mur aux non-orthodoxes suscite des résistances à l’intérieur même de la communauté juive. A commencer par les ultra-orthodoxes les plus radicaux. Hostiles à la mixité en tous lieux et en toutes occasions, effaçant les femmes sur les photos, leurs noms dans les magazines, allant jusqu’à traquer le manque de pudeur chez les petites filles, ils s’étranglent à la vue d’une femme priant à haute voix, le comble du péché. Depuis trois ans, ils sont en guerre contre les « Femmes du Mur », un groupe de féministes qui se réunissent au Mur chaque nouveau mois hébraïque (Rosh Hodesh) et osent lire la Torah en portant taliths (châle de prière), tefilin (phylactères) et kippas. Elles sont bonnes à « jeter aux chiens », s’est exclamé en pleine session parlementaire le rabbin Meïr Porush, qui n’est autre que l’assistant du ministre de l’Education.Tout un programme.

Autant dire que le débat politique reste vif. Il pourrait même empêcher le projet de voir le jour. Car si le compromis réalisé entre Avichai Mendelbilt, du Cabinet du Premier ministre, et Nathan Sharanski, le directeur de l’Agence juive, a été approuvé par 10 ministres contre 5 (tous ultra-orthodoxes), son application doit faire l’objet d’un nouveau vote en cabinet sous 30 jours. Ce serait « un désastre pour la nation », prévient David Azoulay, le ministre des Services religieux. Et de menacer de bloquer le financement du projet, évalué à 9 millions d’euros.

Séparés, mais égaux ?!

Du côté des non-orthodoxes, le projet est également loin de faire l’unanimité. Veut-on créer deux Murs pour un seul peuple juif ?, s’emportent certains. Sous couvert de coexistence, il s’agit en réalité de séparer les Juifs réformistes et de les éloigner de la partie la plus sacrée du Mur, explique le Professeur Aviad HaCohen, recteur du Centre académique israélien du Droit et des Sciences. « Séparés, mais égaux, ce n’est pas l’égalité », fait-il justement remarquer. Les courants réformistes et conservateurs, très puissants aux Etats-Unis, mais inexistants en Israël, n’y gagneront en outre aucune reconnaissance particulière à Jérusalem. Ce qui amène à se demander si le gouvernement ne vise pas surtout à se réconcilier avec les Juifs américains, si distants d’Israël depuis la crise diplomatique entre Netanyahou et Obama.

Si l’accord permet en revanche la reconnaissance des droits d’un courant religieux, c’est bien celui des ultra-orthodoxes. Leur contrôle sur la partie nord du Mur et de ses tunnels est total. Avec lui, la séparation entre hommes et femmes est définitivement actée. « Autrefois, il n’y a pas si longtemps, le Mur était sans barrières, ouvert aux femmes et à tous les Juifs », se souvient le rabbin Daniel Bouskila, directeur du Centre éducatif sépharade. « Aujourd’hui, c’est une synagogue ultra-orthodoxe de style shtetl, une fabrique à mitzvot, et un point de division entre Juifs ».

Hommes et femmes, ultra-orthodoxes et libéraux, américains et israéliens, ashkénazes et sépharades, le projet n’en finit pas en effet de creuser les divisions parmi les Juifs. Autre fracture : celle d’avec les nationalistes-religieux. Ils sont à la tête des organisations qui gèrent le parc archéologique et la cité de David en contrebas, et promeuvent tout à la fois la valorisation du patrimoine juif et la colonisation de Jérusalem-Est. Pour l’association d’archéologues Emek Shaveh, la nouvelle section du Mur renforce les colons en même temps qu’elle judaïse un espace séculaire. Ils rejoignent de ce point de vue les Palestiniens qui dénoncent une violation du statu quo. Il est vrai qu’en créant un espace mixte de prières devant une partie du Mur, qui n’était jusqu’alors pas dédiée à la pratique religieuse, le gouvernement israélien la sanctuarise. Il en fait un espace sacré. Autrement dit, il fonde un nouveau Lieu saint.

Ultime rupture religieux/laïques

On pourrait ironiser en se demandant si c’est bien là la vocation de l’Etat d’Israël, fut-ce avec le gouvernement le plus à droite de l’histoire, que de se muer en une théocratie. On pourrait aussi se consoler en rappelant le temps pas si lointain où Eri Jabotinsky, le fils du leader révisionniste, demandait à ce que la cantine de la Knesset serve des plats non casher. Le fait est que ce projet crée une ultime rupture : celle entre les Juifs religieux et laïques.

Il revient aux archéologues israéliens, d’ailleurs en majorité laïques, d’avoir porté un dernier coup au projet. Dans une pétition envoyée à Netanyahou et signée par les plus respectés d’entre eux -Ronny Reich, Israël Finkelstein, Gabriel Barkay, Ami et Eilat Maza-, ils s’élèvent avec vigueur contre la construction d’une plateforme qui endommagera le parc archéologique au pied du mont de Temple. « Le diamant de la couronne archéologique de Jérusalem » ne doit pas être abîmé pour satisfaire les besoins des différents courants religieux juifs, préviennent-ils. Une invitation à voir le Mur pour ce qu’il est : un mur antique de soutènement, l’ultime vestige du Second Temple -vestige sublime certes-, mais un vestige seulement, fragile et périssable.

Frédérique Schillo

Publié dans le mensuel Regards, 1er mars 2016.

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