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VU D'ISRAEL

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Histoire et Prospective


L'autre guerre des Juifs : Israël rongé par ses divisions religieuses.

Publié par Frédérique Schillo sur 10 Avril 2016, 14:16pm

Catégories : #Articles

L'autre guerre des Juifs : Israël rongé par ses divisions religieuses.

L’enquête du Centre de recherche américain Pew sur les divisions religieuses en Israël fait polémique. Fondée sur une méthodologie discutable, elle montre des Juifs aspirant à vivre entre eux dans un Etat exclusivement juif, tout en étant menacés par d’insurmontables divisions internes.

L’enquête qui provoque tant de remous pourrait être un énième sondage sur l’Etat d’Israël si elle n’était pas si imposante : 5.601 Israéliens ont été interrogés en face à face sur une longue période, d’octobre 2014 à mai 2015, avec des centaines de questions en hébreu, en arabe ou en russe, sur des sujets allant du mariage mixte au processus de paix. Les sondés étaient des adultes Israéliens ; c’est-à-dire, en suivant la définition donnée par le Bureau israélien des Statistiques, aussi bien des citoyens de l’Etat hébreu que des Arabes de Jérusalem-Est ou des Juifs des colonies de Cisjordanie.

Il en ressort au final un document de 237 pages, foisonnant et extrêmement polémique, dont le principal enseignement est que l’Etat d’Israël ne devient pas plus religieux, mais qu’en revanche, la société juive israélienne est de plus en plus divisée religieusement.

Cela rejoint les propos du chef des renseignements militaires, Herzl Halevi, qui vient tout juste de déclarer qu’il était plus inquiet par les divisions entre Juifs que par les attaques terroristes.

Israël menacé par une guerre des Juifs ?

Le sondage montre ainsi une société morcelée en quatre communautés juives : 40% de laïques (hiloni), 23% de conservateurs (massorti), 10% de religieux (dati) et 8% d’ultra-orthodoxes (haredi). Par ailleurs, Israël compte 14% de Musulmans, 2% de Druzes et 2% de Chrétiens. Selon le Centre de recherche Pew, ce sont là des catégories auxquelles les sondés ont volontairement choisi d’adhérer. Toutefois, on ne peut s’empêcher d’y voir un réflexe, plus ou moins assumé, de plaquer les réalités de la judaïcité américaine, où dominent laïcs et conservateurs. Deux catégories démographiquement importantes mais dépourvues d’influence religieuse en Israël, où les ultra-orthodoxes bien qu’ultra-minoritaires ont la mainmise sur les affaires religieuses. Les contours entres laïcs et conservateurs sont en outre plus flous en Israël : des laïques peuvent se dire athées tout en suivant les règles strictes de la cacherout par tradition culturelle.

Divisées entre elles, les communautés juives s’affrontent sur chacune des affaires publiques de la vie juive : la séparation hommes/femmes, l’arrêt des transports le shabbat, la question des mariages réformés, la conscription des ultra-orthodoxes... Par exemple, une majorité écrasante des laïcs (94%) et une majorité des conservateurs (52%) s’opposent à l’arrêt des transports publics le shabbat quand une majorité écrasante des ultra-orthodoxes (96%) et des religieux (85%) le plébiscitent.

Pourtant, seuls 30% des Juifs déclarent que la religion est très importante dans leur vie. Un chiffre qui est deux fois plus élevé chez les Arabes Israéliens. Quant aux Musulmans de Cisjordanie, ils sont 85% à considérer la religion comme « très importante », soit plus que dans les pays arabes voisins.

Un communautarisme poussé à l’extrême régit la vie en Israël. Les relations sociales, amicales, professionnelles s’opèrent non seulement dans une communauté distincte juive/arabe, mais également à l’intérieur des sous-communautés, sans rarement en sortir. L’endogamie est revendiquée : 80 à 97% des Juifs, des Musulmans, des Chrétiens et des Druzes déclarent qu’ils ne se sentiraient pas à l’aise si leur enfant épousait un membre d’une autre communauté. Notons que les ultra-orthodoxes sont encore plus épouvantés à l’idée que leur enfant puisse épouser un laïque.

Finalement, la seule chose qui unit les Juifs Israéliens, nous dit le Centre de recherche Pew, est l’idée qu’Israël est leur foyer national (98%) et son existence nécessaire à la survie du peuple juif (91%). Reste à savoir de quel Israël il s’agit.

Un Etat toujours plus juif et toujours moins démocratique ?

Si une grande majorité des Juifs (76%) pensent qu’Israël peut être à la fois juif et démocratique, 89% des Juifs laïques et 56% des conservateurs jugent les principes démocratiques comme supérieurs à la loi juive (halakha). Mais les chiffres s’effondrent pour les religieux (11%) et les ultra-orthodoxes (3%).

Dans ces conditions, le rapport aux minorités est troublé. 79% des Juifs pensent mériter un traitement privilégié par rapport aux autres citoyens. Logiquement, très peu (21%) perçoivent une discrimination à l’égard des musulmans, quand les Arabes sont au contraire 79% à affirmer qu’elle existe.

Concernant le conflit israélo-palestinien, seuls 43% des Juifs sont en faveur de la solution à deux Etats (un chiffre stable depuis 2013, tandis que le pourcentage des Arabes qui y sont favorables s’est effondré de 74% à 50% en deux ans). Etonnement, la même proportion de Juifs israéliens (42%) pense que les colonies « aident » la sécurité d’Israël.

Mais plus surprenant encore, 48% des Juifs pensent qu’il faudrait « expulser ou transférer les Arabes d’Israël » ; très précisément ils sont 71% des religieux, 59% des ultra-orthodoxes, 54% des conservateurs et 36% des laïques.

On est là au cœur de la polémique qui a agité Israël. Le transfert n’est rien d’autre qu’« un crime contre l’humanité » a violemment réagi la liste Arabe Unie par la voix du député Youssef Jabareen. D’autres, comme le représentant d’Amnesty International, ont accusé le gouvernement Netanyahu d’être responsable de ce racisme décomplexé.

« Vous ne pouvez pas avoir une démocratie juste pour les Juifs », s’est emporté pour sa part le président Reuven Rivlin, en infatigable avocat du dialogue interreligieux. Avant de plaider pour que cette étude soit être portée à la connaissance des décideurs politiques en Israël car « elle pointe l’impérieux besoin de répondre à nos problèmes internes. »

Le miroir déformant de la société israélienne ?

Toutefois, a-t-on bien là l’exact reflet de la société israélienne ? Plusieurs enquêtes menées en Israël montrent l’exact opposé de cette société raciste et repliée sur elle-même que nous tend le miroir du Centre de recherche Pew. Ainsi, selon le professeur Sammy Smooha de l’Université de Haïfa, 6 Juifs Israéliens sur 10 expriment dans un sondage de 2015 qu’« il serait bon pour les Arabes et les Juifs de continuer à toujours vivre ensemble en Israël. »

Des erreurs formelles sont également relevées. Le professeur Tamar Hermann, de l’Université Ouverte d’Israël, a pointé l’ambiguïté de la question relative à l’expulsion des Arabes, bien qu’il ait supervisé l’ensemble du sondage comme consultant extérieur.

Les querelles d’experts mises à part, il existe bien un problème méthodologique, qu’Alan Cooperman, le directeur de l’enquête du Centre de Recherche Pew, nous a lui-même admis regretter. Dans la question s’il faut « expulser ou transférer les Arabes d’Israël », aucun des termes n’a été clairement défini, a-t-il reconnu : ni « expulser » ou « transférer » (comment ? vers où ?), ni même le terme « Arabes » (des Palestiniens ?, des Arabes Israéliens ?, tous ou seulement ceux liés aux affaires de terrorisme ?) ou encore celui d’« Israël » (l’Etat d’Israël, avec ou sans les Territoires occupés ?).

« Expulser » se réfère implicitement aux terroristes palestiniens ; une proposition que Benyamin Netanyahou vient de faire concernant les familles de terroristes de Cisjordanie pour les envoyer dans la bande de Gaza. En revanche, « transférer » renvoie à l’idée d’un vaste transfert de toutes les populations arabes vers les pays arabes voisins. Débattue récemment par Avigdor Liberman ou par des militants du Foyer Juif de Naftali Bennet, sans apparaître officiellement dans aucun programme politique, cette idée du transfert des Arabes est bien dans l’esprit des citoyens israéliens.

Même si l’étude révèle aussi quelques faits plus positifs – 63% des Arabes déclarent ainsi n’avoir ressenti aucune discrimination dans les 12 derniers mois – on ressort de sa lecture avec une grande impression de malaise.

Frédérique Schillo

Article paru dans Regards, le mensuel du Centre communautaire laïc juif David Susskind, 14 mars 2016.

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