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VU D'ISRAEL

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Histoire et Prospective


Israël et l'Arabie saoudite : l'alliance qui ne dit pas (encore) son nom

Publié par Frédérique Schillo sur 12 Décembre 2016, 20:29pm

Catégories : #Articles

Rencontre à Washington entre l’Israélien Dore Gold et le Saoudien Anwar Eshki, 4 juin 2015 ©   Kaveh Sardari/Council on Foreign RelationsDepuis plusieurs mois, Israël et l’Arabie saoudite opèrent en toute discrétion un rapprochement stratégique, encouragés par leur détestation commune de l’Iran et un contexte géopolitique favorable. Qu’est-ce qui empêche encore ces anciens ennemis de révéler leurs nouveaux liens ? Et jusqu’où iront-ils, sachant que la question palestinienne pourrait les stopper ou, au contraire, couronner leur alliance historique ?

« Laissez-moi rêver. Imaginez que je puisse monter dans un avion à Riyad, voler directement jusqu’à Jérusalem, prendre un bus ou un taxi, aller au Dôme du Rocher ou à la Mosquée al-Aqsa, participer aux prières du vendredi, puis visiter le Mur occidental et l’Eglise du Saint-Sépulcre… Et quel plaisir ce serait de pouvoir inviter non seulement les Palestiniens, mais aussi les Israéliens à venir me rendre visite à Riyad… Imaginez juste comment le commerce, la médecine, la science, l’art, la culture pourraient se développer entre les deux peuples ». Cette version israélo-saoudienne du I have a dream de Martin Luther King n’est pas le message de paix d’un doux rêveur, mais la tribune publiée en 2014 dans Haaretz par le prince Turki bin Faisal al Saoud, ancien ambassadeur de l’Arabie saoudite à Londres et Washington, qui fut pendant plus de vingt ans le directeur du renseignement saoudien. Représentant le Royaume wahhabite à l’apogée de sa puissance militaire et pétrolière, du temps où l’Arabie saoudite était le plus hostile adversaire des Israéliens tout en étant le plus solide allié des Américains, son appel trouve aujourd’hui un écho favorable en Israël, dans un Moyen-Orient en plein chaos et alors qu’une nouvelle génération arrive au pouvoir à Riyad.

Un alignement des planètes exceptionnel

l’origine de ce changement de perspective : l’accord nucléaire de juillet 2015 qui, en signant le retour de l’Iran sur la scène internationale, a rebattu les cartes au Moyen-Orient. Saoudiens et Israéliens se sont opposés à l’accord, en vain. Marginalisés dans leur relation spéciale avec Washington à mesure que le régime des Ayatollahs reprenait langue avec l’Administration Obama, ils s’inquiètent désormais des menaces que la fin de l’embargo pétrolier et la levée des sanctions économiques contre Téhéran font peser sur eux.

Leur crainte est que l’Iran utilise ses nouvelles ressources financières pour alimenter les groupes terroristes et autres organisations militaires. Pour Jérusalem, c’est la perspective de voir grandir la menace du Hezbollah sur le front nord et celle du Hamas à Gaza. Pour Riyad, la certitude de continuer à livrer indirectement bataille contre sa rivale chiite dans des guerres périphériques comme au Yémen et en Syrie. Des heurts ont déjà eu lieu contre des représentations saoudiennes en Iran, qui ont poussé Riyad à rompre en janvier ses relations diplomatiques avec Téhéran.

Un temps déstabilisé par la mort du roi Abdallah et l’arrivée au pouvoir de Salmane en janvier 2015, le royaume mène aujourd’hui une politique active sous l’impulsion de l’ambitieux ministre de la Défense, le prince Mohammed ben Salman. A 30 ans, le fils du souverain, deuxième dans l’ordre de succession au trône, en est en fait le premier prétendant. Et peut-être est-il déjà le vrai maître de Riyad. Pour preuve, son plan national « Vision 2030 », dévoilé en avril 2016, qui prévoit des réformes socio-économiques profondes afin de réduire la dépendance de l’Arabie au pétrole et l’adapter au monde moderne. En témoigne aussi son refus de geler la production pétrolière après le retour de l’Iran sur le marché, et son entretien le 17 juin à la Maison-Blanche, où il a exhorté Obama à mener une politique plus agressive contre Bachar al-Assad, le protégé de Téhéran. « Mohammed ben Salman est le prince de la guerre et du pétrole », selon l’historien du régime Madawi Al-Rasheed. Une critique qui ne serait pas pour déplaire aux Israéliens.

« On voit un grand moment stratégique apparaître avec des planètes alignées comme elles ne l’ont jamais été depuis l’émergence du Moyen-Orient moderne à la fin de la Seconde Guerre mondiale », assure le directeur du ministère israélien des Affaires étrangères Dore Gold. Face au réveil de la puissance perse et à la formation d’un arc chiite -Irak, Syrie, Liban-, l’Arabie saoudite et les pays sunnites de la région se retrouvent alliés objectifs d’Israël.

La diplomatie du secret

En coulisses, Israël s’emploie à concrétiser cette entente stratégique. Un travail de longue haleine, entrecoupé de succès éclatants. Comme cette poignée de main historique à Washington, en juin 2015, entre Dore Gold et Anwar Eshki, proche conseiller du roi saoudien. Ou encore l’annonce de l’ouverture d’une représentation israélienne aux Emirats Arabes Unis pour siéger dans l’Agence internationale pour les énergies renouvelables. Les officiels israéliens s’y pressent déjà et des vols réguliers Tel-Aviv-Abu Dhabi ont été ouverts.

Le rétablissement des relations israélo-égyptiennes, au printemps, facilite les manœuvres. De fait, Israël encourage la bonne entente entre les deux mastodontes sunnites.

Lors de sa visite au Caire, le 7 avril dernier, le roi Salman a signé une quinzaine d’accords, dont le transfert de l’Egypte à l’Arabie saoudite des deux îles de la mer Rouge, Sanafir et Tiran, éminemment stratégiques, car elles contrôlent l’accès aux ports d’Aqaba et Eilat. Or, cet accord a été approuvé par Israël qui a obtenu par écrit des garanties saoudiennes concernant la libre circulation de ses navires. Le consentement israélien est « la partie émergée de l’iceberg des fascinants pourparlers secrets qui ont lieu », affirme Yossi Melman, spécialiste des questions de Défense au Maariv. De là à officialiser l’alliance secrète, il n’y a qu’un pas… que les Arabes ne sont pas prêts de franchir. Selon l’Arab Opinion Index de 2016, ils sont 67% à considérer Israël et les Etats-Unis comme la pire menace pour la région, tandis que 85% s’opposent à la reconnaissance de l’Etat juif. Une tendance qui pourrait s’inverser en cas de discussion sur l’Initiative arabe.

L’initiative de paix arabe

Le projet présenté en 2002 par l’Arabie pour résoudre le conflit israélo-palestinien n’avait jamais disparu des radars. S’il ressort opportunément en réaction à l’initiative française (lire notre encadré), il pourrait bien satisfaire toutes les parties : les Palestiniens, qui obtiendraient enfin leur Etat, parrainé par la Ligue arabe ; les Saoudiens et leurs alliés, dont l’alliance jugée ‘contre nature’ avec l’Etat juif trouverait là une compensation ; et enfin Israël, qui gagnerait en échange la reconnaissance diplomatique des Etats arabes et sa normalisation au Moyen-Orient.

Benjamin Netanyahou a déjà annoncé qu’il était prêt à en discuter certains « éléments positifs », mais pas ceux concernant le retrait israélien du Golan ou le retour des réfugiés. Il faut dire que sa marge de manœuvre est mince. A la tête du gouvernement le plus à droite de l’Histoire, Netanyahou se retrouve otage des extrémistes qu’il a lui-même appelés au pouvoir. Le ministre et leader du Foyer juif Naftali Bennett menace ainsi de dynamiter la coalition en cas de reprise des pourparlers. Et le 15 juin, 22 députés ont signé une pétition contre l’Initiative arabe, parmi lesquels la vice-ministre des Affaires étrangères et des membres du Likoud.

Si l’alliance israélo-saoudienne dépend des concessions que chacun est prêt à faire sur la question palestinienne, celle-ci pourrait être son couronnement. Ou son tombeau, suggère l’activiste Youssef Munayyer, selon lequel « Israël ne sacrifiera pas l’occupation pour l’Arabie saoudite ». Reste que des voix s’élèvent pour une coopération raisonnée avec les Saoudiens. « Il n’est pas nécessaire d’attendre une révélation divine ni d’être Einstein pour savoir que la paix passe par deux Etats, des échanges [de territoires], une reconnaissance réciproque et un engagement des deux parties », a déclaré Yaakov Amidror, ex-conseiller à la Sécurité de Netanyahou. C’était le 5 mai dernier à Washington, aux côtés du prince Turki bin Faisal, le « rêveur de Riyad ».

 

Frédérique Schillo

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