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VU D'ISRAEL

VU D'ISRAEL

Histoire et Prospective


Vers un nouvel Israël?

Publié par Frédérique Schillo sur 20 Novembre 2019, 13:06pm

Catégories : #Articles

Israël se trouve à la croisée des chemins. Les élections du 17 septembre 2019 peuvent ouvrir sur l’alternance politique en faisant émerger une coalition de centre-gauche ou bien couronner Netanyahou pour un cinquième mandat, qui lui offrira l’immunité et l’annexion de la Cisjordanie.

C’est une poignée de main hautement symbolique, un vrai moment politique, de ceux prompts à électriser la gauche et à enflammer la droite. La rencontre entre Noa Rothman et Mahmoud Abbas à Ramallah, le 13 août dernier, a réveillé les Israéliens de la torpeur de l’été et d’une campagne électorale -la seconde de l’année- aussi morne qu’incertaine, où le référendum pour ou contre Netanyahou éclipse tout débat d’idées.

D’un côté la petite-fille d’Yitzhak Rabin, dont le discours poignant aux funérailles du Premier ministre assassiné avait ému le monde entier ; de l’autre le président de l’Autorité palestinienne, née des accords d’Oslo signés par Rabin. « Je suis furieuse et déçue que Netanyahou n’ait pris aucune mesure depuis plus de dix ans pour engager un processus avec les Palestiniens », a déclaré Rothman. L’avocate et militante âgée de 42 ans n’a jamais vraiment quitté la scène publique. Mais cette fois, elle a décidé de s’engager, suivant les pas de son grand-père et de sa mère, ancienne députée de gauche. Elle a rejoint le nouveau parti d’Ehoud Barak, lequel a formé le Camp démocratique avec le Nitzan Horowitz du Meretz et Stav Shaffir du Parti travailliste.

Si plusieurs leaders du Meretz ont rencontré Abbas à la Mouqqata, cette poignée de main avec la petite-fille de Rabin a quelque chose de spécial, un brin nostalgique ; un déjà vu pathétique, s’empresse de répliquer la droite. Vingt ans exactement après l’élection du dernier gouvernement de gauche, celui de Barak justement, et 26 ans après Oslo, il semble bien que cet Israël qu’on aimait et qui disparaît chaque jour sous nos yeux refuse de mourir.

Dernier arrêt avant  l’annexion des Territoires

Problème : le Camp démocratique est aujourd’hui le seul à oser parler du processus de paix. « C’est la question fondamentale à laquelle est confronté le peuple juif israélien », analyse le général Yaïr Golan, ancien chef d’état-major adjoint et numéro 3 du parti : « Avons-nous l’intention d’annexer la Cisjordanie et la bande de Gaza ou voulons-nous nous séparer du peuple arabe ? Selon moi, la réponse est simple : nous devons nous séparer ». Et de proposer aux Palestiniens un plan sous deux ans. Sinon, Israël fixera unilatéralement la frontière, qui englobera les grands blocs de colonies, et évacuera les avant-postes (17% des colons) selon le plan de Barak détaillé dans Haaretz.

En face, Netanyahou a beau jouer la carte du « deal du siècle » censé être dévoilé par Trump après les élections, chacun sait qu’il enterrera la formule des deux Etats. Le Likoud l’a voté en interne. Netanyahou lui-même a fait de l’annexion des colonies une promesse de campagne. Quant à ses alliés naturels, les sionistes religieux, ils le réclament à cor et à cri. L’annexion de la zone C est la raison d’être de la liste d’union des droites extrêmes Yamina sous la bannière d’Ayelet Shaked ; certains, comme l’actuel ministre de l’Education Rafi Peretz, vont plus loin en appelant à annexer toute la Cisjordanie, sans aucun droit politique pour les Palestiniens. « Ça s’appelle l’Apartheid ! », a réagi la journaliste Dana Weiss qui l’interviewait sur la chaîne 12.

La guerre des blocs

« Nous, c’est le courage », annoncent les affiches du Camp démocratique ; la droite, « c’est la lâcheté ». En fait, le slogan fustige autant Netanyahou et ses sbires, qui peinent à rassembler, que le parti Bleu-Blanc de Benny Gantz, dont le visage apparaît coupé en deux, partagé entre deux camps.

Question de style : Gantz, propulsé premier ministrable, fait une campagne terne, truffée de bourdes (comme lorsqu’il évoque une rotation avec Netanyahou avant de plaider la mauvaise blague), sans annonce forte, donnant en outre l’impression de désunion avec Yaïr Lapid, « maillon faible » de Bleu-Blanc et cible préférée du Likoud. A l’opposé, Barak, en 10e position sur sa liste, est agressif, déterminé et méthodique dans ses attaques contre le « gouvernement d’immunité » de Netanyahou. Question de stratégie aussi : quand Gantz cherche à séduire les déçus de Netanyahou, ce qui l’oblige à retenir ses coups, Barak a intérêt à frapper fort contre le Premier ministre pour draguer à gauche jusqu’aux électeurs arabes. Et puis, il est aussi celui qui le connait le mieux, depuis 1967, quand il commandait l’unité d’élite du Sayeret Matkal, et le seul homme politique que Netanyahou ne méprise pas.

Question de stratégie encore, puisque dans cette élection déterminée par les blocs, où le choix d’Avigdor Liberman fera pencher la balance [voir encadré], le centre-gauche a des chances de l’emporter. Désormais proche de Bleu-Blanc après avoir refusé de rejoindre un gouvernement Netanyahou jugé « halakhique », Liberman exclut néanmoins de siéger avec une extrême gauche soutenue par la Liste arabe. Du moins pour le moment.

Le Camp démocratique tire donc à boulets rouges sur le Parti travailliste d’Amir Peretz qui, au lieu de gonfler le bloc de gauche, s’est allié au Gesher d’Orly Levy, la fille de l’ancien ministre des Affaires étrangères David Lévy, une transfuge du Likoud. Peretz et Levy espèrent capter l’électorat séfarade et oriental (comme eux), périphérique et social de droite. Leur programme est ambitieux : relève du salaire minimum, hausse des retraites, construction de 200.000 unités de logements et école gratuite dès la naissance. Pour le financer, ils comptent annuler les budgets spéciaux des colonies, augmenter la dette publique et les impôts sur les hauts revenus. De quoi transformer la Start-up nation en Venezuela, ironise Naftali Bennett, en pointant un « socialisme extrême ». A tel point que Peretz et Levy ont mis leur projet en veilleuse. Néanmoins, leur alliance suscite l’intérêt. Elle pourrait glaner des voix au Likoud, ce qui ferait les affaires de la gauche et de Bleu-Blanc. Au final, tous pourraient se retrouver dans le camp anti-Netanyahou.

Un enjeu de démocratie

L’enjeu suprême de ces élections est bien la survie d’Israël comme l’Etat juif et démocratique voulu par ses fondateurs ou bien le basculement dans un Etat annexionniste, dominé par les religieux, comme le craint Liberman, et dont le Premier ministre, sous le coup de trois mises en examen pour corruption, pourra négocier son immunité. Shaked aurait déjà promis, en échange d’un ministère, de faire pression sur le Procureur général afin qu’il classe les affaires.

S’ils arrivent au pouvoir, les partis de centre-gauche annoncent en chœur abroger la loi Etat-nation du peuple juif afin d’y réhabiliter les minorités, notamment les frères d’armes druzes, en finir avec la corruption et restaurer l’Etat de droit. Un sujet cher aux électeurs. Car Netanyahou reste populaire dans l’opinion, sauf sur un thème : l’intégrité personnelle. Son image est passablement écornée, y compris dans son camp où l’on sent bien qu’il fait l’élection de trop. Sans vainqueur clair le 17 septembre, prédit Yaïr Lapid, même ses ministres l’abandonneront. D’autant plus que son audience de mise en examen est prévue deux semaines après le scrutin, en pleine négociation pour la formation d’un gouvernement. Paradoxe suprême, alors que la droite est majoritaire dans l’opinion et Netanyahou au sommet après un temps record passé au poste de Premier ministre, il pourrait bien être l’artisan du retour de la gauche en Israël.

 

Frédérique Schillo,
@FredSchillo

Publié dans Regards n° 1049, septembre 2019.

http://www.cclj.be/actu/israel/vers-nouvel-israel 

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