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VU D'ISRAEL

VU D'ISRAEL

Histoire et Prospective


Israël en son miroir

Publié par Frédérique Schillo sur 9 Juin 2018, 17:40pm

Catégories : #Articles

Organisé par Miri Regev comme une bruyante fête de la fierté patriotique pendant 70 heures non-stop, le « marathon des célébrations » du 70e anniversaire de l’Etat cache des initiatives plus profondes sur ce qu’est devenu Israël et ce que signifie être israélien aujourd’hui.

« Après 70 ans, nous avons de quoi être fiers », dit le slogan officiel des célébrations de Yom Haatzmaout. Martelé sur tous les tons, en lettres immenses sur des posters géants à l’entrée des grandes villes, dans des tracts, des annonces de journaux, sur les réseaux sociaux ou encore chanté dans une vidéo devenue virale où le personnage 
principal lâche un tonitruant « iesh ! » (« ouais ! »), le message censé soulever 
l’enthousiasme des foules israéliennes peine à convaincre.

Il en finirait même par agacer avec sa fierté béate, sa joie de vivre surjouée. D’autant que les Israéliens sont déjà convaincus : 82% se disent fiers d’être israéliens. Surtout, il sonne un peu creux ce « ouais » revendicatif qui oublie toutes les bonnes raisons pour lesquelles Israël a de quoi être fier - et elles sont pourtant nombreuses.

L’injonction à la fierté

Le charme émouvant de ce pays tient dans ses nuances, ses contradictions, la mosaïque des visages si différents qui le composent, la chaleur des uns, la pudeur des autres, la houtzpa de beaucoup, et un résilience extraordinaire qui confine au miracle permanent.

Plutôt que de célébrer cet Israël tantôt léger, tantôt résolu, follement créatif, mais avec les pieds bien sur terre, le 70e anniversaire a été conçu comme un « marathon » de la joie, avec 70 heures de fête non-stop placées sous le signe de la fierté nationaliste. Un patriotisme pur et dur qui ne se pose surtout pas de questions. Au contraire, le « nous avons de quoi être fiers » rappelle le message du parti sioniste religieux de Naftali Bennett aux dernières élections, dont la conclusion était : « Arrêtez de vous excuser, aimez Israël ! »

Peu étonnant venant de la ministre de la Culture Miri Regev, qui fut porte-parole de Tsahal avant de devenir la passionaria populiste de droite que l’on connaît. Assené à l’envi, son slogan prétendument fédérateur vire à l’injonction. Un peu comme ces grands marteaux bleu-blanc de Yom Haatzmaout qui font la joie des enfants et deviennent très vite insupportables. Regev a d’ailleurs été sommée d’arrêter d’envoyer continuellement des messages de son cabinet appelant les citoyens à se rendre au marathon des célébrations, la justice considérant que cela relevait de la propagande politique.

A la cérémonie d’allumage des flambeaux, le spectacle festif supervisé par la Ministre a été assombri à deux moments : en ouverture, à l’évocation dramatique de la perte du grand Israël sur les deux rives du Jourdain, et au moment où des enfants portant l’étoile jaune se sont mis à courir sur scène, Regev tenant à inclure un tableau sur la Shoah. Sans compter ce moment où le Premier ministre, autorisé pour la première fois à s’exprimer après le message délivré traditionnellement par le président de la Knesset, s’est lancé dans un long discours politique louant Donald Trump pour sa décision sur Jérusalem et sa propre détermination face à la menace existentielle de l’Iran.

La démocratie start-up

Pour trouver une parole officielle moins manichéenne, il fallait s’en tenir aux messages conçus pour l’étranger. Comme ce petit clip en anglais, plutôt amusant et 
décalé, proposé par le ministère des Affaires étrangères autour de la question « Qu’est-ce que cela signifie d’être Israélien ? » Apparait alors une galerie de personnages un peu caricaturaux, mais très variés, qui explore la diversité des Israéliens, faisant même une place aux citoyens arabes (20% de la population), leurs fêtes et traditions. En comparaison, dans l’autre clip anglais réalisé par le ministère, un film d’animation très populaire présentant 3.000 ans d’histoire d’Israël en 10 minutes, Arabes et Palestiniens surgissent d’on ne sait d’où à la toute fin pour s’opposer à la création de l’Etat juif en Eretz Israël.

D’autres facettes d’Israël sont données à voir dans des initiatives indépendantes, comme ce formidable Pavillon de la Démocratie créé par l’Institut de la Démocratie, en collaboration avec la municipalité de Tel-Aviv. Installé sur le boulevard Rothschild jusqu’à la fin de l’année, le beau dôme blanc abrite un grand écran à 360° et un centre multimédia dédié à la démocratie israélienne, son histoire et ses combats futurs. Il y est question de citoyenneté, d’égalité des droits, de justice et de recherche de la paix. Le tout en faisant appel à la technologie la plus sophistiquée.

Qu’il est loin le temps des premières cérémonies d’anniversaire faites de bric et de broc !

« L’exposition sur le 10e anniversaire a connu un incroyable succès », se souvient le journaliste Eitan Haber, « même s’il y avait juste des bristols posés au mur et aussi, il faut le dire, l’original de la déclaration d’Indépendance ». Plus question de bristols dans la nation start up. Mais la déclaration d’indépendance est toujours à l’honneur : chacun est convié à la signer virtuellement dans le Pavillon de la Démocratie ou sur internet.

Vers la fin des derniers tabous ?

Les initiatives ne manquent pas en réalité pour célébrer les 70 ans d’Israël et en profiter pour s’interroger sur ce qu’est 
devenu l’Etat juif et démocratique. Les historiens montrent la voie. Plusieurs ouvrages revisitent d’un œil nouveau des épisodes fondateurs de l’Histoire, notamment le tournant de la guerre des Six Jours que l’on vient tout juste de commémorer. Avec sa biographie de Ben Gourion, le grand Tom Segev a réussi l’exploit de renouveler le genre, tout en offrant sans doute la biographie définitive du père fondateur de l’Etat d’Israël, unanimement adoré (voir encadré).

A la faveur de l’ouverture des archives, les derniers tabous sont en train d’être levés. L’affaire de la disparition des bébés yéménites commence enfin à être étudiée sereinement, avec à la fois la publication en ligne de 200.000 documents officiels, la mise en place d’une base de données ADN et la tenue d’une nouvelle Commission à la Knesset. Longtemps taboue, la façon indigne dont Israël a accueilli les Juifs orientaux dans les années 1950 est 
également étudiée sans fard dans des documentaires qui suscitent le débat. Plus près de nous, mais tout autant dénigrée, l’alya russe, avec ses nombreux clichés et les procès en non-judéité que lui intente le rabbinat, est l’objet d’une étonnante exposition de Zoya Cherkassky au Musée d’Israël, au succès retentissant.

A 70 ans, il semble bien que la société israélienne soit mûre non seulement pour se proclamer fière d’elle-même, mais aussi procéder à son indispensable introspection. Elle n’a désormais plus l’excuse de la jeunesse pour commencer à sérieusement se demander vers où elle veut aller. 

Frédérique Schillo 
@FredSchillo

Publié dans Regards n°882 le 1 mai 2018

http://www.cclj.be/actu/israel/israel-en-miroir

 

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