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VU D'ISRAEL

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Histoire et Prospective


1967-2017 : La Guerre de Cinquante ans

Publié par Frédérique Schillo sur 4 Juillet 2017, 10:08am

Catégories : #Articles

Israël commémore les cinquante ans de la guerre de juin 1967, dont les conquêtes ont bouleversé la région. Mais en plus de cette victoire éclair sur les armées arabes, il faudrait parler du déclenchement d’un conflit qui ronge aujourd’hui la société israélienne et menace l’Etat.

Cinquante ans après la guerre des Six Jours, il est difficile d’imaginer le vertige qui a saisi les Israéliens en 1967. Pendant les trois semaines précédant l’offensive israélienne du 5 juin, la population a eu l’impression qu’un étau se refermait inexorablement sur elle. Suffoquée, persuadée d’être promise à l’anéantissement, elle a vécu la victoire contre les armées arabes dans une euphorie aveuglante. Pour certains, la conquête de Jérusalem-Est, de la Cisjordanie, de Gaza, du Golan et du Sinaï tenait forcément du miracle. Le nom même de la guerre des Six Jours, comme les six jours de la Création, suggérait une intervention divine. Il devait en rester l’image iconique des parachutistes de la 55e Brigade, les visages extasiés au pied du Mur occidental.

Et pourtant, la prise de la Vieille Ville, avec en son cœur le mont du Temple/l’esplanade des Mosquées, n’allait pas de soi. Dès le 6 juin, Moshe Dayan s’inquiétait : « Qu’allons-nous faire de ce Vatican ? » Après cette victoire surprise, presque par accident, le symbole était bien trop fort pour songer à se séparer du premier Lieu saint du Judaïsme, où le rabbin Goren, l’aumônier général de Tsahal, avait soufflé le shofar avant d’annoncer la réalisation de la rédemption. A cet instant, le poète Uri Zvi Greenberg cessa d’écrire, convaincu qu’aucun poème ne pouvait être aussi puissant que la vision des soldats au Mur.

Jérusalem est aujourd’hui la « capitale éternelle et indivisible d’Israël » selon la doxa israélienne, même si chacun sait, en réalité, combien la Ville est désunie. Les Juifs refusent d’aller dans les quartiers arabes et rechignent à visiter certains endroits de la Vieille Ville parce qu’ils ne s’y sentent « pas chez eux ». Mais les rétrocéder leur paraît insensé. Ce serait, selon la vision messianique, pire qu’une trahison, un sacrilège.

Cette mystique s’attache désormais à la Cisjordanie, où les fidèles du Rabbi Zvi Yehudah Kook avaient appelé à s’installer dès juin 1967. Lentement, insidieusement, l’idée qu’Israël ne peut se défaire de la Judée-Samarie biblique s’est répandue parmi les nationalistes religieux, puis les nationalistes tout court, et désormais chez certains conservateurs modérés. Jusqu’à rendre obsolète la solution des deux Etats.

 Cinquante ans de tragédies

Depuis 1967, après d’autres guerres, la paix avec l’Egypte et la Jordanie, la restitution du Sinaï négociée avec Sadate ou le retrait unilatéral de Gaza, mais encore d’autres tragédies, trois intifadas, des initiatives de paix tuées dans l’œuf, un Premier ministre assassiné et des milliers de victimes, l’occupation israélienne des Territoires palestiniens affecte si profondément l’Etat d’Israël qu’il faudrait présenter ce Cinquantenaire comme le début d’une nouvelle guerre.

Une guerre visible et invisible, parfois imperceptible et pourtant omniprésente, où la menace est si prégnante que les forces sont indénombrables. D’après les statistiques, gonflées par les uns pour se démultiplier, diminuées par les autres pour relativiser le danger démographique, les Palestiniens sont un demi-million à Jérusalem-Est ; 1,7 million dans la bande de Gaza et plus de 2 millions en Cisjordanie, où ils étaient 700.000 lors du dernier recensement de 1967. On estime à 400.000 le nombre de colons en Cisjordanie, les autorités israéliennes se gardant bien de dire que leur augmentation repose sur la croissance naturelle des ultra-orthodoxes, fondamentale-ment antisionistes.

Un conflit désespérant, car le processus de paix a laissé place au statu quo, pas insupportable à vivre côté israélien et pourtant mortifère, où l’urgence n’existe plus, la notion même de temps ayant été abolie. Chacun des deux camps croit avoir l’éternité pour lui : les Israéliens annexionnistes parce que leurs colonies sont autant de faits accomplis qui doivent leur permettre d’agrandir la Terre d’Israël, et les Palestiniens, mus par ce qu’ils nomment le « sumud » (résister en restant sur place), certains d’y être toujours majoritaires.

Un conflit si injuste qu’Israël sait le livrer presque seul contre tous. L’ONU, après avoir précipité la guerre des Six Jours en retirant sa force d’interposition du Sinaï en mai 1967, appelle inlassablement à l’application de sa fameuse résolution 242 et au retrait des Territoires. Les gouvernements israéliens successifs ont beau avoir dénigré, non sans raison, un organisme formé de pays hostiles, dont le seul but est de délégitimer l’Etat juif, ses condamnations font mal. D’autant qu’elles sont aujourd’hui plus équilibrées : la résolution du Conseil de sécurité de décembre 2016, votée par les Etats-Unis, comme celle du Parlement européen le 18 mai dernier, condamnent la colonisation israélienne et le terrorisme palestinien. Depuis un an, l’ONU dénonce l’engrenage qui pousse les Palestiniens à quitter leurs terres (check-points, absence de permis, création de zones militarisées…) en parlant d’« environnement contraignant » pour ne pas avoir à évoquer la notion d’expulsion ou de transfert, considérée comme un crime de guerre.

 Une société israélienne tiraillée

Les Juifs israéliens et la Diaspora font évidemment les frais de ce conflit. La défiance s’est installée depuis les lois sur l’annexion des avant-postes illégaux et le projet de définition de l’Etat juif. Entre Israël et la judaïcité américaine, démocrate et progressiste, le divorce semble consommé. Mais surtout, c’est la société israélienne qui est rongée par ces débats sur l’occupation, dont Yitzhak Rabin avait dit en 1974 qu’elle est « comme un cancer dans le tissu social et démocratique de l’Etat d’Israël ».

Hier écartelé entre le camp de la paix et celui du refus, Israël se retrouve avec une droite annexionniste, minoritaire, qui parvient pourtant à dicter sa loi au gouvernement ; un camp conservateur plutôt satisfait de l’ambiguïté du statu quo, dont la crainte majeure est d’avoir à abandonner une once de terrain aux Palestiniens ; un centre gauche inquiet par la perspective d’un Etat binational, qui conduirait soit à la fin d’un Etat majoritairement juif, soit à une forme d’apartheid, mais dans tous les cas à la catastrophe ; et une extrême gauche post-sioniste qui prétend remplacer les sionismes « hiérarchique » et « propriétaire » par un « sionisme égalitaire » dans un vaste Etat confédéral.

Fondamentalement, le Likoud et son opposition de centre gauche partagent les mêmes exigences sécuritaires. « La sécurité est aussi une morale », plaidait Ehoud Barak dans une récente tribune. Leurs plans rejoignent ceux des responsables de Tsahal ou du Shin Beth, unanimes à plaider la séparation totale d’avec les Palestiniens, première garantie de paix : achèvement de la barrière de sécurité, démilitarisation de la Palestine, redéploiement de forces militaires israéliennes dans des zones stratégiques, maintien de la présence dans la vallée du Jourdain.

Tout bien considéré, cinquante ans après la guerre de 1967, la seule perspective de paix, si effrayante aux yeux des annexionnistes, repose sur un plan qui proclamerait l’indépendance de l’Etat palestinien, sans lui accorder les attributs de la souveraineté.   

Frédérique Schillo 
@FredSchillo

Publié dans Regards n°863

http://:www.cclj.be/actu/israel/1967-2017-guerre-cinquante-ans

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