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VU D'ISRAEL

VU D'ISRAEL

Histoire et Prospective


Le cinquantenaire de la guerre des six jours

Publié par Frédérique Schillo sur 28 Juin 2017, 13:50pm

Catégories : #Dans les médias

Entretien avec Frédérique Schillo
 

Article publié le 08/06/2017 dans "Les clés du Moyen-Orient.

Propos recueillis par Anne-Lucie Chaigne-Oudin
 

Frédérique Schillo est chercheuse en Histoire, spécialiste d’Israël. Sa thèse de doctorat, soutenue à Sciences-Po, sur La politique française à l’égard d’Israël, 1946-1959 (publiée chez André Versaille en 2012) a reçu le prix Jean-Baptiste Duroselle couronnant la meilleure thèse de Relations internationales. Elle est l’auteur de La Guerre du Kippour n’aura pas lieu (André Versaille, 2013) et d’un ouvrage sur Jérusalem à paraître chez Plon.

Dans quel contexte la guerre des six jours est-elle déclenchée ?

Le contexte est celui d’un état de guerre permanent entre Israël et les Etats arabes, avec la volonté côté arabe d’en découdre à nouveau, la volonté d’un troisième round après l’humiliation de 1948, puis l’humiliation de 1956 côté égyptien avec l’intervention franco-britannique et l’utilisation d’Israël comme prétexte.

En janvier 1964 au Sommet de la Ligue arabe, pour la première fois, les Etats arabes écrivent noir sur blanc qu’ils souhaitent l’anéantissement total d’Israël. Pour Yitzhak Rabin par exemple, c’est la cause première de la guerre des six jours.
D’autres aspects entrent également en jeu, notamment côté syrien avec les questions de détournement des eaux du Jourdain par Israël vers le Néguev, puis des heurts dans la zone démilitarisée sur le Golan. Tout ceci provoque une escalade, et le 7 avril 1967, Israël abat six MiG syriens.
Notons également comme éléments de contexte les heurts réguliers avec les Palestiniens : en novembre 1966, Israël mène une attaque importante près de Hébron.

Cependant, aucun de ces éléments ne justifie une guerre à ce moment, même si elle est omniprésente dans l’ambiance. Nasser, pour commencer, ne souhaite pas la mener en 1967. Au deuxième congrès de la Ligue arabe en septembre 1964 à Alexandrie, il déclare vouloir mener un nouveau round contre Israël. « Mais il me faut au moins 10 ans », plaide-t-il. Il n’est en effet pas prêt, 1/3 des troupes égyptiennes étant mobilisées dans la guerre au Yémen. De la même façon, les incidents sur le Golan ne justifient pas non plus une telle escalade vers la guerre. Des années plus tard, en 1976, Moshe Dayan expliquera dans une interview qu’Israël provoquait 80% au moins de ces incidents : on envoyait un tracteur dans la zone démilitarisée, les Syriens répliquaient et on envoyait les chars ou l’aviation. Israël provoquait ainsi ces heurts sans souhaiter l’affrontement total. Le conflit avec les Palestiniens ne justifiait pas non plus une telle guerre.

En réalité, aucun des belligérants ne souhaite la guerre : ni Israël, ni les Arabes, ni les deux Grands. A noter que cette guerre va également être marquée par la guerre froide. Une thèse a d’ailleurs été présentée par des chercheurs israéliens, Isabela Ginor et Gideon Remez, disant que la Russie souhaitait la guerre et avait envoyé de fausses informations pour provoquer le conflit, mais leur thèse reste très discutée. Ainsi donc, personne ne souhaite la guerre, mais un engrenage mortifère y a mené, avec une préparation belliqueuse de part et d’autre. C’est par exemple Rabin qui appelle au renversement du régime syrien ; ses déclarations provoquent un tollé en Israël. Côté égyptien, Nasser fait des déclarations extrêmement belliqueuses, au milieu d’autres discours où il est dit qu’il faut jeter les Juifs à la mer.

Il y a en même temps une tendance plus lourde, qui est celle de l’affaiblissement du politique, que l’on observe dans chacun des pays. Cet affaiblissement est dû à la personnalité même des décideurs. Ainsi en Israël, Levi Eshkol, arrivé au pouvoir en 1963 à la suite du départ de Ben Gourion, est quelqu’un de très consensuel, à la recherche d’un compromis permanent, comme l’était l’ancien ministre des Affaires étrangères Moshe Sharett, et il prône la coexistence dans son rapport aux Arabes. Mais il est totalement rattrapé par les militaires, de même que d’autres au Moyen-Orient, comme Nasser, qui se trouve également sous la pression de l’état-major, et de son chef Amer, qui veut une remilitarisation du Sinaï quand Nasser ne le souhaite pas.

Cet affaiblissement du politique, du fait du poids du militaire, s’explique aussi par la crise économique qui frappe à la fois l’Egypte et Israël. Un jeune chercheur de l’université hébraïque de Jérusalem, Guy Laron, vient justement de publier un ouvrage montrant combien cette crise économique est l’une des causes de la guerre (The Six-Day War : The Breaking of the Middle East, Yale Univ. Press).

C’est ensuite l’engrenage : sous la pression d’Amer, qui demande la remilitarisation du Sinaï, Nasser exige le retrait des Casques bleus le 17 mai, il l’obtient de façon incroyable, et le 18 mai, Israël mobilise des troupes. Cela fait aussi partie de l’engrenage, cette décision ayant été très discutée et contestée en Israël. Ben Gourion considère que la mobilisation est une erreur et le reproche à Rabin : « Nous ne devons pas faire la guerre », lui dit-il. Tout cela provoque une montée des tensions vers la guerre. Le 23 mai, la décision égyptienne de bloquer le détroit de Tiran aux navires israéliens est considérée comme un casus belli.

Suivent plusieurs jours d’incertitude totale. Eshkol souhaite donner une dernière chance à la diplomatie, il envoie Abba Eban en tournée, à Paris où il rencontre de Gaulle. Ce dernier le met en garde : Israël ne doit pas tirer le premier. Il se rend également à Washington, où le président Johnson a la même réaction, les Etats-Unis ne souhaitant pas cette guerre. Puis c’est l’abandon : Eshkol cède à la pression militaire et populaire et, le 1er juin, appelle Moshe Dayan au ministère de la Défense. C’est la marche vers la guerre.

Les archives israéliennes, en partie ouvertes à l’occasion des 50 ans de la guerre, montrent bien qu’Israël s’attend à une attaque égyptienne, et notamment le 26 mai. L’angoisse est perceptible, on a vraiment l’impression, côté israélien, d’un étau qui se resserre inexorablement. Si bien qu’on peut le dire aujourd’hui : Israël a songé à faire une démonstration nucléaire au cas où la guerre tournait mal. Le fait était connu, même s’il ne passait pas la censure en Israël. Il était pudiquement évoqué dans les ouvrages d’histoire, mais il revient à un chercheur israélien établi aux Etats-Unis, Avner Cohen, de l’avoir mis au jour. Il vient de publier sur le site du Wilson Center l’entretien qu’il avait réalisé en 1999 avec le général Yitzhak Yaakov, l’un des planificateurs de l’opération « Samson », opération conçue par Israël pour faire une démonstration nucléaire dans le Sinaï afin de convaincre l’Egypte d’arrêter les combats.

A partir du 1er juin, c’est donc la marche vers la guerre. Dayan devient ministre de la Défense, et Menahem Begin entre au gouvernement.

Quel est le déroulement de la guerre ?

En réalité, la guerre se joue sur deux jours. Le 5 juin au matin à 7h45, les Israéliens attaquent l’Egypte, le 7 mai, la Jordanie demande un cessez-le-feu, suivie le 8 mai par l’Egypte et la Syrie. Au départ, il ne s’agit pas d’une guerre de conquête. C’est une guerre de défense, ou selon le concept théorisé par Yigal Allon une « contre-offensive préventive ». A partir du 7 juin, cela devient une guerre de conquête. C’est là toute la tactique de Dayan, qui réagit par opportunisme, voyant que les Arabes sont démunis et décimés, et que les deux Grands vont appeler à arrêter les combats car il craint que le scénario de 1956 ne se répète et qu’Israël soit stoppé dans son élan. Dayan décide donc d’avancer en Cisjordanie et sur le Golan où il court-circuite l’état-major, et appelle directement le général « Dado » Elazar, en charge du commandement Nord, pour lui ordonner de lancer les chars.

Mais à bien y regarder, le sort de la guerre est déterminé après seulement 3 heures de combat : le 5 juin à 7h45, Israël attaque la base aérienne près du Caire, puis fait de même en Syrie et Jordanie. En 3 heures, près de 400 avions sont cloués au sol. Le général Weizman, en charge des opérations de l’armée de l’air, appelle son épouse à 10h, lui annonçant : « on a gagné la guerre ».

Le 7 juin, les troupes israéliennes entrent dans Jérusalem, ce qui va donner à la guerre son aspect mystique et quasiment miraculeux. La veille, Dayan disait pourtant à propos de la vieille ville : « qu’allons nous faire de ce Vatican ? ». Il n’en voulait pas en effet, mais la tentation est trop grande de prendre Jérusalem-Est et de la garder. Il en restera la photo iconique des parachutistes, visages extasiés, devant le mur des Lamentations.

S’en suit une euphorie mystique qui touche tout le monde en Israël. Du côté arabe en revanche, c’est la sidération et l’humiliation. Elles sont parfaitement décrites dans une dépêche de Roger Lescot, l’ambassadeur de France à Amman, publiée dans les Documents diplomatiques français. Le roi Hussein de Jordanie, qui est entré dans la guerre alors qu’il avait dit aux Israéliens qu’il n’en ferait rien, le reçoit au beau milieu d’une alerte aérienne. Ce doit être le 7 juin. Le roi lui confie : « partout nous sommes submergés, la couverture aérienne qui nous écrase est quelque chose qui dépasse l’imagination ». Il perd à ce moment un char toutes les 10 minutes.
Cette humiliation va peser dans la volonté de revanche des pays arabes, et notamment dans les préparatifs des Egyptiens et des Syriens.

Quelles sont les conséquences pour Israël ?

C’est la nation triomphante. Cette euphorie mystique va peser sur Israël, qui va être animé ensuite d’une hubris telle qu’elle l’empêchera de penser et de se préparer à la prochaine guerre. Cela affecte toute sa conception militaire – la « conceptzia » – et sa stratégie, qui portera dorénavant sur l’offensive, et sera très peu défensive, se contentant d’une défense statique sur la ligne Bar-Lev. D’autre part, c’est vraiment le triomphe du tout militaire. Ce sont les militaires qui ont gagné, quand les politiques n’avaient absolument aucun plan stratégique. Les généraux sont portés en héros, en particulier Moshe Dayan, à qui l’on pardonne tout, y compris ses erreurs pendant la guerre.

Les dépenses militaires vont être augmentées de façon phénoménale : alors qu’en 1966 elles étaient de 241 millions de dollars (6,5% du budget), en 1970, elles atteignent plus d’un milliard de dollars (25%). En parallèle, on augmente le service militaire et les contingents de réserves. Enfin, il y a l’idée que le renseignement est très sûr. D’ailleurs, les Israéliens pourront compter sur un espion de taille en la personne de Marwan Ashraf, qui n’est autre que le gendre de Nasser.

Les Israéliens se bercent cependant d’illusion en pensant que la situation est stable. En réalité, il y a une guerre d’usure sur le front égyptien, qui débute tout de suite après la guerre des six jours et qui va faire beaucoup de victimes, même si ce conflit n’est pas spectaculaire. Il y a de nouveau des tensions et des escarmouches avec les Syriens, et puis les tensions avec les Palestiniens, tensions qui prennent des proportions énormes. Avant la guerre, on compte une centaine de confrontations par an avec les membres du Fatah, après guerre, leur nombre approche les 6000. Israël se leurre en croyant être dans une meilleure situation qu’avant-guerre. Il est surtout persuadé que les Arabes ont été trop humiliés pour tenter une attaque : ils n’oseront jamais. Mais toute l’assurance des Israéliens n’empêchera pas le déclenchement de la guerre du Kippour. Les Egyptiens et les Syriens reproduiront en 1973 le même scénario qui avait réussi à Israël en 1967, c’est-à-dire une attaque surprise, et aussi humiliante puisqu’elle aura lieu le jour le plus sacré du Judaïsme.

Quelles sont les conséquences pour la Palestine ?

Outre les 50 ans de la victoire israélienne, il faut évidemment parler des 50 ans de l’occupation. En réalité, dès le 19 juin, le gouvernement israélien réfléchit à ce qu’il faut faire de ces territoires occupés. Un conseil gouvernemental se réunit ce jour là, dont les minutes resteront secrètes. Le gouvernement envisage de laisser le Golan et la Cisjordanie dans le cadre d’un accord négocié. Mais l’idée est vite abandonnée. Il faut dire que les trois « non » de Khartoum en septembre 1967 – non à la négociation, non à la paix, non à la reconnaissance d’Israël – sont assez dissuasifs. L’occupation a beau être dénoncée dans la résolution 242 du Conseil de Sécurité en novembre 1967, elle va finalement être acceptée et mise en œuvre, directement ou indirectement, par tout Israël : par la droite nationaliste, par la droite messianique annexionniste (dont le discours imprègne une bonne part du discours israélien aujourd’hui) ; mais également par la gauche, par l’extrême gauche et même par les syndicats : la Histadrut négocie ainsi à partir de 1967 pour avoir de la main-d’œuvre bon marché palestinienne. La colonisation se développera particulièrement sous Rabin, qui laissera se développer les implantations alors qu’il déclare lui-même en 1976 : « la colonisation est comme un cancer au sein du tissu social et démocratique de l’Etat israélien ».

Lire également sur Les clés du Moyen-Orient :

Marius Schattner et Frédérique Schillo, La Guerre du Kippour n’aura pas lieu. Comment Israël s’est fait surprendre

Entretien avec Frédérique Schillo – « La guerre du Kippour n’aura pas lieu »

 

Frédérique Schillo 
@FredSchillo

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