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VU D'ISRAEL

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Histoire et Prospective


1967-2017 : Le triomphe de l'histoire alternative

Publié par Frédérique Schillo sur 28 Juin 2017, 13:40pm

Catégories : #Articles

Israël s’apprête à célébrer les 50 ans de la « libération » de Jérusalem et des Territoires occupés. Une offensive politique de grand style pour réévaluer l’occupation des Territoires palestiniens et l’intégrer au roman national.

La « libération » de Jérusalem, c’est ainsi qu’il nous faudrait désormais parler de la bataille de 1967, au cours de laquelle les Israéliens ont conquis la partie orientale de la Ville trois fois sainte. Le slogan « 50 ans de libération » a en effet été retenu par la ministre de la Culture Miri Regev pour les commémorations de cette année, de préférence à celui généralement admis de « réunification ». Il accompagne un logo stylisé où figurent le lion de Jérusalem, la lyre de David et une étoile de David brillant au-dessus des murailles de la Vieille Ville.

« Si nous-mêmes ne sommes pas capables de dire que nous avons libéré Jérusalem de générations d’occupations étrangères, comment nous plaindre que le monde ne le fasse pas ? », a plaidé la ministre à la houtzpa légendaire. Dernier averti, le ministre des Affaires de Jérusalem, Zeev Elkin, a été mis devant le fait accompli au cours d’une réunion gouvernementale en novembre dernier. Il a appris dans le même temps que Regev avait obtenu de combiner des célébrations à Jérusalem avec celles d’autres conquêtes de la guerre des Six Jours. Une initiative que ce partisan de la colonisation a pourtant critiquée, regrettant au passage qu’on ne parle plus de capitale réunifiée. « Tout le monde a été surpris », a révélé la radio militaire, citant un membre du Cabinet, « Regev en profite sur le dos d’un événement national ».

Une guerre au printemps ?

Le budget consacré aux festivités de Jérusalem servira donc aussi à des événements sur les Territoires occupés. Ou plutôt « libérés » à en croire la nouvelle terminologie officielle. Israël va célébrer « la libération de la Judée Samarie, de la vallée du Jourdain et du Golan », a annoncé le Premier ministre le 9 avril en présentant le programme des commémorations qui courront jusqu’aux 70 ans de l’Etat d’Israël, en 2018. Il prévoit une fête de l’Indépendance sous le signe de Jérusalem, le 2 mai, puis l’inauguration d’une exposition conçue par les ministères de la Culture et des Affaires étrangères sur la présence juive à Jérusalem et dans les Territoires, ainsi que des concerts, notamment pour le Yom Yeroushalayim (Journée de Jérusalem, célébrant la réunification de la ville en juin 1967). Clou des festivités, une cérémonie grandiose d’un budget de 250.000 euros aura lieu le 13 septembre 2017 à Kfar Etzion.

Ce choix ne doit rien au hasard : situé entre Jérusalem et Hébron, Kfar Ezion fut un village juif de 1927 aux émeutes arabes de 1929, puis à nouveau entre 1934 et la révolte arabe de 1939, pendant laquelle 157 villageois furent massacrés. Des Israéliens s’y réinstallèrent fin 1967, et Levi Eshkol en fit la première colonie de Cisjordanie. Au moment où certains, comme le président de Shalom Archav Avi Buskila, regrettent que 2017 ne soit pas employée à « mettre fin à l’occupation des Territoires, mais à célébrer leur libération », Kfar Etzion offre au gouvernement Netanyahou de se dédouaner politiquement en rappelant l’épopée coloniale des premiers sionistes, puis des travaillistes. L’idée-force est celle d’un continuum historique de la présence juive en Cisjordanie, que le terrorisme arabe aurait de tout temps cherché à rompre.

Cauchemar pour une partie des Israéliens, espérance pour l’autre, l’idée de colonisation fait peau neuve. Jusqu’à la normalisation. Ainsi, point de colonies dans le nouveau roman national israélien. Israël préfère parler de « retour à la maison », un « retour dans la patrie des Juifs » ; les deux titres ayant d’ailleurs été retenus pour l’exposition. « Dans cette patrie, Abraham a planté les racines de la nation. Les racines de l’histoire juive y demeurent aujourd’hui encore », justifie Regev. « Notre lien à la Judée-Samarie devrait transcender les différents politiques », renchérit le ministre de l’Education Naftali Bennett, avocat zélé de l’annexion des Territoires occupés.

Moraliser l’occupation

Loin de signer une trêve dans les querelles partisanes, la saison des commémorations est au contraire une offensive politique de grand style. Voici l’occasion rêvée pour Israël de répliquer à ses détracteurs sur Jérusalem. En ligne de mire : les résolutions controversées de l’UNESCO qui taisent le lien du judaïsme avec le mont du Temple. L’exposition devrait présenter des artefacts attestant de la présence juive antique dans la capitale, ce dont personne ne doute. Regev prévoit même la création d’un Institut de l’Histoire du mont du Temple sur le modèle de la Cité de David où, en marge du musée archéologique du quartier arabe de Silwan, une fondation encourage l’installation des Juifs dans un esprit messianique.

Rendre coup pour coup aux Palestiniens, telle est bien l’ambition de ces festivités. En plus des commémorations de la guerre des Six Jours, l’année 2017 verra les Palestiniens s’emparer de plusieurs dates anniversaires, soit pour les dénoncer (le centenaire de la déclaration Balfour), soit les réhabiliter (les 70 ans du partage de la Palestine). A chaque fois, deux narratifs s’opposeront frontalement, radicalement. Ce ne seront pas deux visions complémentaires d’un événement que les historiens pourraient reconstituer comme les deux faces d’une même médaille. Ce seront deux mondes à part, où chacun nie l’existence même de l’autre.

Les morts de la guerre, l’héroïsme des soldats, le retour messianique au mur occidental, rien ne manquera côté israélien. Mais fondamentalement, le grand dessein du gouvernement est de réhabiliter l’occupation. Non plus en lissant le discours, mais en changeant de paradigme. « J’ai été élue pour représenter une politique qui conçoit l’activité des implantations comme une entreprise morale, juste et légitime », justifiait Tzipi Hotovely, la vice-ministre des Affaires étrangères, dans une longue interview au Times of Israël. Et qu’importe si la colonisation vient encore d’être condamnée par l’ONU comme une violation du Droit international. Qu’importe si elle est vue de par le monde comme un obstacle à la paix. L’Histoire sert ici une politique, elle-même au service d’une idéologie.

Parler de roman national paraît bien léger au regard du choc des histoires attendu dans ces célébrations de 2017. Au moment où l’information entre dans l’ère des « faits alternatifs », voilà le triomphe annoncé de l’Histoire alternative.

Frédérique Schillo 
@FredSchillo

Publié dans Regards n°861

  http://www.cclj.be/actu/israel/1967-2017-triomphe-histoire-alternative

 

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