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VU D'ISRAEL

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Histoire et Prospective


Quand l'opinion israélienne défie l'état-major de Tsahal

Publié par Frédérique Schillo sur 14 Juillet 2016, 09:49am

Catégories : #Articles

Quand l'opinion israélienne défie l'état-major de Tsahal

L’affaire du jeune sergent accusé d’avoir achevé d’une balle dans la tête un terroriste palestinien gisant à terre n’en finit pas de diviser Israël, entre une opinion publique prenant fait et cause pour ce soldat, et l’institution militaire affirmant la primauté des valeurs démocratiques et de l’éthique.

Ils étaient quelques milliers, 5.000 peut-être, à s’être donné rendez-vous sur la place Rabin à Tel-Aviv, ce 19 avril 2016, agitant une nuée de drapeaux bleu-blanc israéliens qui les faisaient paraître beaucoup plus nombreux. Au milieu des clameurs et des slogans, une jeune fille en jupe et t-shirt fendait la foule, portant fièrement à bout de bras une pancarte avec inscrit en anglais : « Tuez-les tous ».

Pas de doute, la manifestation de soutien à Elior Azaria, le jeune sergent de Tsahal accusé d’avoir achevé d’une balle dans la tête un terroriste palestinien qui gisait à terre, le 24 mars dernier à Hébron, rassemblait ce qui se fait de pire en Israël : hooligans xénophobes de La Familia (kop ultra du Beitar Jérusalem), sympathisants des fondamentalistes de Lahava et autres racistes en tous genres. Un concentré de haine et de bêtise crasse, encore plus ouvertement violent qu’on pouvait l’imaginer, mais finalement moins important qu’attendu ce soir-là. Aucun sioniste-religieux ni représentant du Likoud ne s’était déplacé, hormis le sulfureux député Oren Hazan. Quant aux chanteurs invités sur scène, ils avaient préféré annuler leur venue pour ne pas risquer d’associer leur voix à cet odieux déballage.

Pour ces groupuscules d’extrême droite, le soldat de Tsahal est un héros. Peu leur importe si Abdel Fatah al-Shariff, le terroriste de 21 ans qui venait de poignarder un soldat, était déjà neutralisé, atteint de plusieurs balles, quand Azaria est arrivé 6 minutes plus tard sur les lieux. Qu’importe si le tribunal militaire l’accuse d’homicide, jugeant que l’assaillant ne représentait plus un danger quand il lui a porté le coup fatal. Eux pensent qu’il a bien agi. Et malheur à celui qui en douterait ! Le célèbre activiste du Temple, Yehuda Glick, pourtant peu suspect de gauchisme, a reçu un tombereau d’injures après avoir osé critiquer l’attitude du sergent.

Héros ou bourreau ?

L'affaire d’Hébron n’en finit pas de diviser le pays. Car à l’inverse, certains y voient non pas une terrible bavure, mais un crime banal et prévisible, fruit du racisme et de l’Occupation. Ainsi pour le journaliste de Haaretz Gideon Lévy, la vidéo de l’ONG de gauche B’Tselem, où l’on voit le soldat achever le terroriste avant de s’en aller serrer la main d’un activiste d’extrême droite, ne serait pas le crime d’un seul homme, mais bien celui de tout Israël. Alors, héros ou bourreau ordinaire ? Le débat public aurait pu s’en tenir à ce duel entre les deux franges les plus extrêmes du spectre politique israélien si l’opinion n’avait pris fait et cause pour le soldat. Selon un sondage de la 2e chaîne, 57% des Israéliens déclarent qu’il ne méritait pas d’être arrêté ou jugé ; 5% seulement estimant qu’il avait commis un meurtre.

Pour comprendre ce soutien populaire, il faut se rappeler de l’affaire qui avait déchaîné les passions en 2014 dans ce même contexte explosif de Hébron, où 850 Juifs vivent sous haute protection au milieu de 185.000 Palestiniens. David, jeune recrue de la brigade Nahal, avait été arrêté pour avoir mis en joue un Palestinien qui le provoquait. Aussitôt, la fronde s’était organisée dans les rangs de Tsahal, les réseaux sociaux croulant sous les selfies de jeunes soldats posant avec le message « Moi aussi, je soutiens David ». Deux ans séparent les deux affaires ; on est à présent face à un homicide, mais c’est le même réflexe de solidarité qui opère en faveur du soldat, reconnu comme le fils, le frère, le voisin que chacun pourrait avoir. Avec l’« Intifada des couteaux » et ses deux attaques en moyenne par jour depuis octobre 2015, la fraternité s’exprime en termes absolus - « C’est eux ou nous » -, le soutien au soldat est devenu massif, total et surtout inconditionnel : crime de sang ou pas, un soldat prévaut sur un terroriste, même si cela doit aller à l’encontre d’une décision de l’état-major.

« Une armée sans code moral ? »

Dépassé par sa droite, le gouvernement ne se risque pas à contredire l’opinion. S’il a d’abord critiqué l’attitude d’Azaria, Benjamin Netanyahou a tôt fait de se poser en arbitre entre son ministre de l’Education Naftali Bennett, partisan d’ajourner le procès au motif qu’« un soldat qui nous défend, même s’il a fait une erreur, n’est pas un meurtrier », et celui de la Défense Boogy Yaalon, qui soutient le chef d’état-major et les institutions militaires lesquels condamnent ces actes. Une position du Premier israélien que d’aucuns auront comprise comme un abandon de Yaalon sur-le-champ de bataille. Le ministre de la Défense est aujourd’hui le seul à rappeler les valeurs démocratiques d’Israël, la primauté du Droit et L’esprit de Tsahal, le code de conduite militaire. « Que voulez-vous ? Une armée qui se comporte comme une bête, sans code moral ? », s’est-il emporté devant les membres de la Knesset. C’est la première fois de son histoire que l’état-major de Tsahal rencontre une telle défiance dans l’opinion publique, s’alarme Yaalon. Lui-même fait l’objet d’une campagne de diffamation extrêmement violente, y compris et surtout à l’intérieur de son propre parti, le Likoud. Des membres parmi les plus radicaux promettent de se venger aux prochaines élections. Ils ont confectionné une affiche le représentant au cœur d’une cible rouge avec ces mots : « Assassinat politique ». Du jamais vu depuis l’assassinat d’Yitzhak Rabin en 1995.

Seul leader de droite à lui porter secours, le président Reuven Rivlin, sans doute parce qu’il est lui aussi victime de menaces, a rappelé que le général Yaalon, ancien chef d’état-major de Tsahal, « est l’un des héros d’Israël ». A gauche, la députée Shelly Yachimovitch s’est également émue du sort fait au ministre de la Défense : « Yaalon est mon adversaire politique, mais il exprime précisément et clairement la philosophie fondamentale que nous partageons tous dans notre pays commun, sous notre même ciel bleu », a-t-elle déclaré.

« Rendez-nous notre p… de pays ! »

Mais comment leur parole pourrait-elle porter quand les trois quarts des Israéliens déclarent s’opposer à Yaalon ? Facteur aggravant, le Camp sioniste est en proie à une guerre de succession, au moment où Yitzhak Herzog est impliqué dans une enquête pour corruption, qui le rend parfaitement inaudible sur la scène politique. Parmi ses plus virulents opposants, Erel Margalit, l’ambitieux député travailliste, entrepreneur de Jérusalem, prétend avoir trouvé la solution face à l’insécurité, à la montée du racisme et à l’inertie du Likoud à résoudre ces problèmes. « Nous avons foiré parce que nous les avons laissé crier ! Et mon Dieu, combien de psychopathes ont-ils laissés grandir », lance-t-il dans un clip de campagne, avant d’énumérer la liste des coupables : La Familia, Lahava, Oren Hazan, mais aussi Benjamin Netanyahou… « Alors, c’est à nous de leur montrer que nous savons mieux crier qu’eux. Rendez-nous notre p… de pays ! », hurle-t-il sur un ton que ne renierait pas Donald Trump.

Reste à savoir si, même minoritaire et affaiblie, la gauche israélienne doit user des mêmes arguments que le Likoud pour se faire entendre. Et si tout Israël se mettait à hurler, qui aurait encore le courage d’aller écouter les voix les plus raisonnables qui s’y trouvent toujours ?

Frédérique Schillo

Paru dans le mensuel Regards, avril 2016 :http://www.cclj.be/actu/israel/quand-opinion-israelienne-defie-etat-major-tsahal

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