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VU D'ISRAEL

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Histoire et Prospective


Crise des valeurs en Israël

Publié par Frédérique Schillo sur 6 Juillet 2016, 09:56am

Catégories : #Articles

Crise des valeurs en Israël

Le discours du chef d’état-major adjoint de Tsahal appelant les Israéliens à retrouver des valeurs morales le jour de Yom HaShoah a provoqué un scandale sans précédent en Israël. Signe d’une crise profonde de la société, il révèle l’influence grandissante des extrêmes dans le débat public et des atteintes portées à la liberté d’expression. L’état-major de Tsahal peut-il encore servir de rempart contre la démagogie ?

Le général Yaïr Golan, chef d’état-major adjoint de Tsahal, s’attendait à marquer les esprits. Mais certainement pas à déclencher une telle polémique. Son discours lors des cérémonies du souvenir de la Shoah, invitant ses compatriotes à mener « une réflexion sur les raisons pour lesquelles nous sommes là, maintenant », a créé un scandale sans précédent en Israël. En cause : son inquiétude face aux « processus nauséabonds qui ont eu lieu en Europe, et principalement en Allemagne, il y a 70, 80 et 90 ans, et [le fait] de trouver des signes de leur existence parmi nous en 2016 ». « Rien n’est plus simple que de haïr l’étranger, rien n’est plus simple que de susciter la peur et l’effroi, de devenir bestial, d’oublier les principes et d’être satisfait de soi », a-t-il ajouté en référence à l’affaire du soldat de Hébron, jugé par un tribunal militaire pour avoir abattu un terroriste palestinien qui gisait à terre. Des propos qui ont soulevé un tollé à droite, le Premier ministre Benjamin Netanyahou allant jusqu’à affirmer qu’ils avaient « avili » le souvenir de la Shoah, tandis que le chef de l’opposition Yitzhak Herzog et la gauche dans son ensemble saluaient au contraire une prise de parole salutaire et courageuse. Le général Golan a ensuite précisé ne pas avoir voulu comparer l’Allemagne nazie à l’Israël d’aujourd’hui, sans parvenir à faire retomber la polémique.

Appels à l’unité

Sans doute le moment était-il délicat, son discours trop percutant dans le recueillement solennel de Yom HaShoah, mais c’est bien la vocation des commémorations que d’inciter à l’introspection. D’autres cérémonies de Yom HaShoah ont d’ailleurs donné lieu cette année à des exercices d’autocritique qu’aucun Israélien n’a songé remettre en cause. A Yad Vashem, le président Reuven Rivlin s’est ainsi élevé contre la venue en Israël à l’invitation de son propre parti, le Likoud, du chef de l’extrême droite autrichienne Heinz-Christian Strache. Au kibboutz Yad Mordechai, le ministre de la Défense Moshé Yaalon a lancé un vibrant appel à rejeter la haine de l’Autre : « Au regard de notre histoire et de ce que nous sommes, il nous faut maintenir des normes morales élevées et une conscience personnelle, sans compromis », a-t-il plaidé en écho aux propos du général Golan.

A la suite de l’affaire de Hébron, où l’état-major de l’armée et le ministre de la Défense se retrouvent seuls pour rappeler les valeurs morales de Tsahal face à une droite nationaliste intransigeante, qu’encourage une opinion publique chauffée à blanc, le scandale Golan met aux prises le gouvernement avec l’état-major de l’armée, la population avec ses décideurs militaires, la droite avec la gauche. A ce jeu-là, le général faucon Yaïr Golan va bientôt passer pour un pacifiste et le Likoudnik Moshé Yaalon pour le porte-parole des travaillistes.

Sur le fond pourtant, tout le monde reconnait le malaise existant dans la société israélienne. Et chacun sait combien les divisions religieuses et ethniques menacent la cohésion de l’Etat peut-être plus encore que les conflits aux frontières. « Nous ne devons pas abandonner l’idée de nous réconcilier avec nos ennemis, mais nous devons d’abord nous réconcilier avec nous-mêmes », a admis Netanyahou lors du Jour du Souvenir des victimes de la guerre. Pendant la cérémonie de la fête de l’Indépendance, c’est le président de la Knesset, Yuli Edelstein, qui a déploré que le discours public soit caractérisé par des déclarations « de plus en plus extrêmes : secteur par secteur, croyance contre croyance et points de vue du monde contre d’autres points de vue du monde », sans que l’on sache vraiment s’il appelait à riposter aux attaques extrémistes et racistes ou à mieux encadrer la liberté d’expression en Israël.

Car à droite, la tentation est grande de faire taire les empêcheurs de tourner en rond. Le gouvernement a lancé plusieurs réformes, dont l’unique but est de réduire au silence toute opposition : projet de refonte de la Cour Suprême, dont on réduirait le pouvoir ; loi sur la transparence des ONG, qui stigmatise les groupes de défense des droits de l’Homme ; loi sur la loyauté culturelle, conditionnant les subventions au respect de l’Etat, ce qui vise aussi bien l’incitation à la haine que les compagnies qui refusent de se produire dans les colonies.

Invitée en mars à ouvrir la conférence de Haaretz intitulée « La Culture requiert l’indé-pendance », la ministre de la Culture Miri Reguev avait hurlé « Cut the bullshit ! » (Arrêtez vos conneries !) devant une salle médusée. Le ministre de l’Education Naftali Bennett, chef du parti nationaliste-religieux HaBayit HaYehoudi, est passé aux actes en censurant le livre de Dorit Rabinyan de certains programmes scolaires, au motif qu’il encourageait le mariage mixte. Bennett s’est justifié lors du Concours international de la Bible, organisé lors de la fête de l’Indépendance : « Nous aimons notre pays, alors finissons-en avec ce festival d’auto-flagellation », ce qui n’est pas sans évoquer son ancien slogan de campagne : « Je ne donnerai pas une parcelle de ma terre aux Arabes. Ne nous excusons plus ».

Le règne de la « kippa srouga »

Lorsqu’elle n’est pas étouffée, l’opinion de gauche est piétinée, ses valeurs tournées en dérision. Dans un reportage de 2014 diffusé sur la chaîne 10, un journaliste demandait à des passants israéliens de réagir aux mots : « droite », « gauche » ou « travaillistes ». S’ensuivait une série de clichés -entre gauche « naïve » et droite « patriote »- et, de façon plus inattendue, une haine sans filtre contre les « amoureux des Arabes », « maniaques », « traîtres à la nation ». Le renforcement des nationalistes-religieux au pouvoir a depuis légitimé cette opinion. C’est désormais le règne de la kippa srouga, la kippa tricotée des sionistes-religieux, avec des débats alimentés surtout par les extrêmes, qui viennent nourrir le nationalisme exacerbé et le populisme ambiant.

Une tendance qui va s’aggravant puisque selon le sondage publié le 16 mai par la chaîne 10, les partis d’extrême droite HaBayit HaYehoudi de Bennett et Israël Beteinou d’Avigdor Lieberman sont les seuls à progresser (respectivement 12 et 9 mandats), tandis que l’Union Sioniste voit ses électeurs partir au Centre et s’effondre (passant de 24 à 13 mandats). Pire, l’épisode des négociations sur l’entrée d’Herzog au gouvernemental va laisser des traces au Parti travailliste. Déjà vertement critiqué par sa rivale Shelly Yachimovitch suite à son projet de retrait unilatéral de Cisjordanie ou encore son appel à briser l’image de travaillistes « amoureux des Arabes », Herzog est vilipendé dans son parti pour avoir voulu briguer le ministère des Affaires étrangères, en contrepartie duquel il négociait avec Netanyahou un plan de paix avec les Palestiniens. Certes, son tort n’aura pas été de croire qu’il pourrait conduire des pourparlers de paix au sein du gouvernement le plus à droite de l’Histoire : quand gauche et droite évoquent le conflit palestinien -ce qu’elles font peu-, il leur arrive de s’accorder sur certains points. L’erreur d’Herzog aura été d’oublier que ce qui différencie fondamentalement l’opposition du gouvernement actuel se joue sur les valeurs sociétales. Il ressort humilié de son échec avec Netanyahou, qui s’est finalement tourné vers Lieberman en lui offrant le poste de ministre de la Défense.

La mise en garde de Yaalon

Ainsi s’achève sans doute le scandale du général Golan. Difficile en effet de reprocher au chef d’état-major adjoint de Tsahal, invité aux cérémonies de Yom HaShoah, d’y avoir évoqué l’Esprit de Tsahal. A ceux qui l’accuseraient d’avoir outrepassé son rôle de soldat, le ministre Yaalon a bien rappelé que Golan n’avait pas parlé de politique partisane, mais de valeurs morales. Puisqu’il est impossible de séparer Tsahal, armée de conscription, de la nation et la nation de Tsahal, Yaalon avait invité les soldats à s’exprimer sans crainte sur les sujets qui les concernaient. Son remplacement à la tête du ministère de la Défense par Lieberman, qui milite en faveur de la peine de mort pour les terroristes et a soutenu le soldat de Hébron, ne va pas seulement à l’encontre de tout ce qui fait l’Esprit de Tsahal. Il déstabilise ce qui constituait en Israël l’un des derniers remparts contre la démagogie. Conscient de la menace, Yaalon a fait sa première déclaration publique après l’annonce de la nomination de Lieberman sur les « attaques contre les valeurs fondamentales », avec cette mise en garde : « Nous avons perdu notre boussole morale ».

Mardi 31 mai 2016 par Frédérique Schillo, @FredSchillo
Publié dans Regards n°842 http://www.cclj.be/actu/israel/crise-valeurs-en-israel

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