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VU D'ISRAEL

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Histoire et Prospective


Israël peut-il profiter des tensions entre l'Arabie saoudite et l'Iran?

Publié par Frédérique Schillo sur 19 Février 2016, 21:32pm

Catégories : #Articles

Israël peut-il profiter des tensions entre l'Arabie saoudite et l'Iran?

A priori, la crise actuelle entre l’Arabie saoudite et l’Iran est une pierre de plus dans le jardin d’Israël, au cœur d’un Moyen-Orient déjà miné par de nombreux conflits. Elle pourrait pourtant lui permettre de resserrer ses liens avec Riyad et d’esquisser de nouvelles alliances dans la région. Un scénario envisageable, à condition que les Saoudiens comme les Israéliens soient prêts à certains compromis.

L'année 2016 s’ouvre sous de mauvais auspices pour Israël. L’entrée en vigueur de l’accord nucléaire iranien, le 16 janvier dernier, claque comme un spectaculaire désaveu pour le Premier ministre Benjamin Netanyahou, après des années passées à combattre la « bombe iranienne », y compris contre l’allié américain.

Téhéran « n’a pas abandonné ses ambitions de se doter d’armes nucléaires », a-t-il réagi pour galvaniser ses troupes et donner l’illusion qu’Israël pouvait encore avoir le dernier mot sur un accord dont il a promis de « surveiller l’application ». Mais sans trop de conviction. Il faut dire que même le chef sortant du Mossad, Tamir Pardo, a expliqué qu’aucune menace existentielle -comprendre une bombe iranienne- ne pesait plus sur Israël. En revanche, il a évoqué les graves dangers auxquels Israël était désormais exposé avec la montée du Hezbollah et les changements survenus ces dernières années au Moyen-Orient : « L’Iran a totalement changé », a-t-il expliqué au journal Maariv, « et même la Turquie et l’Arabie saoudite ne sont plus ce qu’elles étaient ».

Plus grave que l’accord nucléaire lui-même, c’est la levée parallèle des sanctions économiques et financières sur l’Iran qui constitue la véritable menace pour Israël. Sa crainte bien légitime est de voir Téhéran utiliser son extraordinaire manne financière -32 milliards de dollars d’avoirs débloqués dans les banques- pour relancer la course hégémonique dans la région face à sa rivale saoudienne et alimenter le terrorisme, à commencer par la milice chiite du Hezbollah au Liban.

Pour preuve, l’Arabie saoudite, jadis ultra-dominante, commence à montrer des signes de fébrilité. Moins solide politiquement depuis l’arrivée sur le trône du roi Salmane en janvier 2015, affaiblie économiquement avec la levée prochaine de l’embargo pétrolier contre l’Iran, elle se retrouve isolée diplomatiquement par le rapprochement opéré entre Washington et Téhéran. D’où la grave crise de ce début d’année, que l’on aurait tort de réduire à un énième épisode du conflit religieux qui oppose depuis 35 ans les deux chefs de file de l’islam, l’Arabie saoudite sunnite et l’Iran chiite.

« L’Arabie saoudite est en train de paniquer »

Tout a commencé le 2 janvier, quand Riyad a exécuté, parmi 46 détenus sunnites, le célèbre opposant chiite, le cheikh Nimr al-Nimr. En riposte, des milices radicales iraniennes ont attaqué le soir même l’ambassade d’Arabie saoudite à Téhéran et son consulat à Mashhad. Les Saoudiens ont répliqué en rompant leurs relations diplomatiques avec l’Iran le 3 janvier, suivis par le Bahreïn, le Soudan et les Emirats arabes unis. De son côté, l’Egypte, autre mastodonte sunnite, s’associait à une décision de la Ligue arabe d’intensifier les sanctions contre l’Iran. Peu après, c’est Téhéran qui annonçait une rupture des relations commerciales avec Riyad, l’accusant d’avoir bombardé son ambassade au Yémen. « L’Arabie saoudite est en train de paniquer », a lancé le ministre iranien des Affaires étrangères Javad Zarif sur CNN le 21 janvier, tout en assurant que « les deux pays pouvaient coexister »… jusqu’au prochain round?

Pour Israël, une guerre entre l’Arabie saoudite et l’Iran, en plongeant la région dans le chaos, serait catastrophique, même s’il est peu probable de voir la guerre froide basculer en conflit ouvert, les deux pays n’en ayant ni l’ambition ni les moyens. A l’inverse, une soudaine paix entre Riyad et Téhéran serait également désastreuse pour Israël, en cela qu’elle libérerait leurs énergies pour traiter la question palestinienne. Mais ce scénario semble loin, malgré les tentatives d’apaisement de la Turquie ou du Pakistan.

Reste un troisième scénario : celui de la poursuite du conflit tel qui existe aujourd’hui, avec ses guerres périphériques comme au Yémen et ses crises sporadiques entre Riyad et Téhéran. C’est l’hypothèse la plus probable et peut-être la plus souhaitable pour Israël. Mieux, selon le chef d’état-major israélien Gadi Eizenkot, cela expliquerait que « l’accord iranien comporte des dangers pour Israël, mais aussi des opportunités ».

Des Israéliens à Abu Dhabi

Le régime des Ayatollahs a soulevé trop d’ennemis contre lui. Israël pourrait en profiter pour se rapprocher de Riyad et former des alliances stratégiques avec d’autres Etats sunnites de la région. Des démarches ont été lancées dans ce sens à l’été 2015 quand Dore Gold, le directeur du ministère israélien des Affaires étrangères, a rencontré publiquement à Washington un proche conseiller du roi saoudien, Anwar Eshki. D’autres rencontres plus discrètes s’en sont suivies avec les Saoudiens et leurs alliés, notamment aux Emirats arabes unis. Une représentation israélienne devrait même s’installer à Abu Dhabi, officiellement pour siéger dans l’Agence internationale de l’Energie renouvelable. Et c’est encore à Abu Dhabi qu’en janvier 2016, le ministre Yuval Steinitz se serait rendu secrètement, en marge d’une conférence sur l’énergie. Au même moment, le Soudan laissait entendre une possibilité de normalisation avec l’Etat juif.

« Israël peut parler avec tous les pays arabes tant que cela ne fait pas la une des journaux », a assuré Gold lors de la conférence annuelle de l’Institut d’études de sécurité, fin janvier. S’il peut s’enorgueillir d’avoir reçu le nouvel ambassadeur d’Egypte, quatre ans après l’attaque de l’ambassade israélienne au Caire, il est prématuré de dire qu’Israël a rompu son isolement international. Ce qui s’esquisse actuellement ressemble encore trop à un club de losers. C’est l’union des grands déçus de la politique américaine, des laissés-pour-compte de l’accord nucléaire, voire des nouveaux parias autour de l’Arabie saoudite, dont l’Europe semble découvrir aujourd’hui la barbarie du régime - elle est « un Daesh qui a réussi », pour reprendre l’expression de Kamel Daoud.

« Alliance stratégique de revers »

Israël a encore du chemin à accomplir pour réussir cette « alliance stratégique de revers » (lire notre encadré), chère aux adeptes de Realpolitik, et achever d’encercler l’Iran. Il lui faudra d’abord pouvoir compter sur Riyad ; chose périlleuse, le régime wahhabite n’étant pas un modèle de rationalité ni de modération.

Il lui faudra ensuite gagner la confiance d’Etats arabes, ouvertement hostiles au sionisme, qui ont toujours refusé de reconnaître l’Etat juif. Le ministre israélien de la Défense Bogie Yaalon s’est montré optimiste sur ce point en déclarant lors de la conférence annuelle stratégique : « Nous avons beaucoup d’intérêts avec l’axe sunnite, les intérêts sont plus importants pour les relations que les accords de paix ». Une manière d’assurer qu’Israël saura faire les compromis nécessaires pour s’allier, toujours officieusement, avec les Etats sunnites.

Mais ces derniers sont-ils prêts à pareille concession ? Autrement dit, les Etats arabes ne vont-ils pas chercher à obtenir des garanties de la part d’Israël en échange de leur alliance « contre nature » ? Ils pourraient exiger l’ouverture de pourparlers israélo-palestiniens sur la base du plan de paix proposé par le roi Abdallah d’Arabie saoudite en 2002, baptisé opportunément « l’Initiative arabe ». Tout un symbole. Et un moindre mal pour les Palestiniens, les grands oubliés de ce jeu d’alliances stratégiques au Moyen-Orient.

Publié dans Regards n°834, février 2016 :

http://www.cclj.be/actu/israel/israel-peut-il-profiter-tensions-entre-arabie-saoudite-et-iran

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