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VU D'ISRAEL

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Histoire et Prospective


Yitzhak Rabin : Qu'avons-nous fait de notre héros ?

Publié par Frédérique Schillo sur 28 Novembre 2015, 12:59pm

Catégories : #Articles

Yitzhak Rabin : Qu'avons-nous fait de notre héros ?

Les Israéliens commémorent cette année le 20e anniversaire de l’assassinat d’Yitzhak Rabin. Le temps écoulé n’a pas empêché le fossé de se creuser de plus en plus entre ses partisans et ses opposants. Non seulement la société israélienne est divisée, mais le processus de paix que le Premier ministre assassiné avait initié est au point mort depuis trop longtemps. Une question demeure : qu’ont fait les Israéliens de ce soldat de la paix ?

Où étiez-vous quand vous avez appris la mort de Rabin ? Vous vous en souvenez forcément. Tout le monde s’en souvient. L’assassinat du Premier ministre israélien est resté gravé comme l’une des grandes tragédies de l’Histoire, de celles dont il suffit de lire la date pour éprouver à nouveau l’émotion qui nous a assaillis, se remémorer l’ambiance, les couleurs, les odeurs, et cette étrange sensation que quelque chose venait de changer, que le monde ne serait jamais plus tout à fait le même.

Le 4 novembre 1995 est une date dont tous les Israéliens de plus de 30 ans se souviennent. Ce soir-là, les trois coups de feu tirés dans le dos du Premier ministre ont résonné à chaque coin du pays, jusqu’à ébranler ses fondations. Un véritable tremblement de terre à l’image du mémorial créé par Yaël Artis -16 énormes blocs de basalte soulevés et entrechoqués- à l’emplacement où Yitzhak Rabin a été tué sur la place des Rois d’Israël, à Tel-Aviv, qui porte aujourd’hui son nom.

Rabin sortait d’une manifestation pacifiste gigantesque, où 100.000 personnes s’étaient réunies sous le slogan "Oui à la paix, non à la violence". Il avait appelé à la tribune à "donner une chance à la paix" , malgré la vague d’attentats-suicides en Israël, et à ne pas laisser torpiller les accords d’Oslo signés avec Arafat deux ans auparavant. "Cette manifestation doit envoyer un message au peuple israélien, au peuple juif partout dans le monde, au monde arabe et en fait au monde entier : le peuple israélien veut la paix, il soutient la paix", avait lancé Rabin. Puis, il avait entonné "Shir LaShalom", "le chant pour la paix". On a retrouvé dans la poche intérieure de sa veste le texte des paroles de la chanson, sur un papier taché de sang.

"Ils ont tué Rabin !", crié d’une seule voix, comme dans un souffle, est sans doute la première réaction entendue à l’annonce de sa mort. Le meurtrier venait pourtant d’être arrêté : Yigal Amir, un militant d’extrême droite, étudiant à l’Université religieuse de Bar Ilan, qui écopera de la prison à perpétuité. Mais il semblait impossible d’imaginer que pareil crime put être commis par un homme seul. L’incroyable faille dans le dispositif de sécurité du Premier ministre et le fait que l’un des amis d’Amir, Avishai Raviv, était en fait un agent du Shin Beth, ont entretenu l’idée du complot politique. Ses proches furent suspectés, son frère Hagaï et son ex-petite amie Margalit Har-Shefi reconnus coupables de complicité.

Campagne calomnieuse

Surtout, le geste d’Amir avait été précédé des mois durant par une campagne calomnieuse à l’encontre du Premier ministre. On peine à imaginer aujourd’hui les torrents de boue jetés sur Rabin, accusé de brader Israël, d’avoir pactisé avec le Diable, d’être un collabo, ou encore le chef d’un gouvernement "pire que le Judenrat", selon les mots d’Ariel Sharon. "On verra même des enfants arborant des étoiles jaunes brodées du mot ‘Colon’ se mêler aux manifestants qui scandaient ‘Rabin est un traître !’, ‘Rabin est un assassin'", se souvient Shimon Peres. Sans parler des appels au meurtre entendus lors de rassemblements de droite que les responsables d’alors n’ont pas condamnés, comme Yitzhak Herzog vient sèchement de le rappeler à Benjamin Netanyahou. Autant de messages qui ont conforté l’assassin dans sa décision de tuer Rabin pour, d’après lui, sauver la terre et le peuple d’Israël.

Certains ont évoqué le sacrifice biblique d’Isaac, d’autres renvoient plus sûrement au meurtre d’Abel par Caïn, le premier meurtre de l’Humanité, effroyable parce que fraternel. Au choc de voir le commandement divin « Tu ne tueras point » bafoué au nom de Dieu, s’ajoutait en effet le scandale suprême : un Juif avait été tué par un autre Juif ! En ce sens, le meurtre de Rabin a été perçu comme un échec moral du Judaïsme. vingt ans plus tard, il reste une cicatrice honteuse à la face d’Israël.

Et la blessure est loin d’être refermée. L’assassinat de Rabin est "une plaie ouverte dans l’histoire contemporaine israélienne" a déclaré le cinéaste Amos Gitaï, auteur du film Rabin, The Last Day. Si le temps estompe la douleur, il a aussi dilué les remords. Margalit Har-Shefi a été graciéepar Moshe Katsav après avoir effectué la moitié de sa peine. Quant à Hagaï Amir, il a passé 16 ans derrière les barreaux sans jamais exprimer le moindre regret. Il dirige aujourd’hui un comité de soutien à son frère et milite pour le « Foyer juif », le parti nationaliste de Naftali Bennett, dont l’un des succès est d’avoir redonné aux religieux la fierté de porter la kippa tant décriée après la mort de Rabin.

« Les forces du Mal frappent encore »

Le fossé continue de se creuser entre un Israël laïque, partageant les valeurs du camp de la paix, ou du moins ce qu’il en reste, et un bloc grandissant de sionistes-religieux, déterminés à continuer à tout prix la colonisation. Les vieilles haines perdurent, trempées des mêmes poisons. Des portraits d'hommes politiques revêtus de l’uniforme nazi ont été sortis et le président Reuven Rivlin, pourtant opposé à la solution à deux Etats, s’est vu représenté coiffé d’un keffieh parce qu’il avait osé défendre un mariage mixte. Ce qui fait dire à Noa Rothman, la petite-fille de Rabin, que "les forces du Mal frappent encore". Selon un sondage du Yediot Aharonot, 10% des Israéliens étaient prêts à pardonner Yigal Amir en 1996 ; ils étaient 30% en 2006. Combien seront-ils demain ?

Une chose est certaine, il y a toujours deux Israël : ceux qui aiment Rabin et ceux qui le détestent. Pour la droite, Rabin a conservé au pire l’image d’un traître, au mieux celle d’un faible ou d’un naïf. Mais il reste l’icône de la gauche, le héros des accords d’Oslo. Mieux : Rabin incarne la figure du soldat de la paix. Son image de pacifiste apparait d’autant plus crédible qu’il avait d’abord été un militaire, l’archétype de la génération du Palmach, le commandant chargé de bombarder l’Altalena, ce navire affrété par l’Irgoun de Menahem Begin (Yigal Amir y verra le premier de ses crimes). Puis, Rabin est devenu chef d’état-major de Tsahal, l’un des héros de la Guerre des Six-Jours. Il avait gravi un à un les échelons du pouvoir, devenant ambassadeur, ministre, Premier ministre enfin. Rabin aurait pu se contenter de devenir un apparatchik comme tant d’autres couvés par un establishment sioniste-socialiste régnant sans partage depuis la création d’Israël. Mais il a eu le courage de refuser l’occupation. Dès 1976, dans une vidéo privée retrouvée tout récemment, Rabin comparait les colonies à "un cancer dans le tissu de la société démocratique israélienne" et préconisait de les démanteler" si l’on ne veut pas aller vers un apartheid" .

Au soir de sa carrière politique, le faucon n’est pas devenu colombe. Rabin a simplement eu ce que Bismarck appelait le « courage civil », qui est la véritable étoffe de l’homme d’Etat, en prenant une décision risquée et impopulaire. Il a fait le choix de la paix, non par idéalisme, mais par pragmatisme résolu. Il avait compris qu’il lui fallait serrer la main d’Arafat -après tout, on ne fait la paix qu’avec son ennemi- et consentir avec la formule « paix contre territoires » à des sacrifices nécessaires, pour maintenir l’essence d’Israël comme Etat juif et démocratique.

Et si Rabin avait vécu, où en serait le processus de paix ? La question n’en finit pas de hanter les Israéliens. Cependant, toutes les tentatives d’uchronie n’y pourront rien changer : Rabin est mort il y a 20 ans, et sans laisser d’héritier. Aucun leader de gauche n’a repris le flambeau, pas même Shimon Peres, son « meilleur ennemi » et co-récipiendaire du prix Nobel de la Paix. La faute peut-être à Rabin lui-même. Yossi Beilin, qui fut son ministre, vient ainsi de révéler au Haaretz combien son entourage souffrait de l’absence de vision politique à long terme : "Rabin avait une théorie sur le partage du territoire. Le fait qu’il y aurait probablement un Etat palestinien. Qu’il y aurait des frontières. Mais, en même temps, il ne l’a jamais partagée avec nous" .

Echec d’Oslo

La situation actuelle est si désespérante qu’elle brouille les souvenirs. Pour beaucoup, la paix est morte avec Rabin le soir du 4 novembre 1995. Certains rappellent à juste titre que l’euphorie d’Oslo s’était déjà arrêtée net dès le premier attentat-suicide en 1994. D’autres en viennent même à penser que le processus de paix était voué à l’échec depuis le départ, l’affrontement inévitable dès lors qu’il mènerait à poser la question des frontières ou de Jérusalem. A l’heure où l’Etat binational gagne les esprits, il ne faudrait pas ranger la solution « deux peuples, deux Etats » au rayon des souvenirs.

Vingt ans, c’est une si courte période, et pourtant que le temps de Rabin semble loin. Les papiers d’époque se transforment en documents d’histoire, les vidéos en matériel pour chercheurs, même le revolver avec les balles qui ont servi à tuer Yitzhak Rabin se retrouve catalogué aux archives de l’Etat d’Israël – un pistolet semi-automatique Beretta "noir et froid, qui semble presque faux" selon l'archiviste. Vingt ans, c’est aussi le temps d’une génération, celle des illusions perdues ou, pire, celle des espoirs jamais rêvés comme pour tous ces jeunes Palestiniens, qui n’ont jamais entendu parler d’Oslo et viennent nourrir les attaques sanglantes contre les Israéliens. Vingt ans, c’est enfin le temps nécessaire pour qu’une société guérisse d’un traumatisme, libère la parole et entame une réelle introspection. Vingt ans après la mort de Rabin, au moment de se réunir encore une fois sous le slogan "Se souvenir de Rabin, défendre la démocratie", les Israéliens épris de paix doivent se demander ce qu'ils ont fait de leur héros.

Articles publiés dans Regards de Novembre 2015 :

http://www.cclj.be/actu/israel/yitzhak-rabin-qu-avons-nous-fait-heros

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