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VU D'ISRAEL

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Histoire et Prospective


Tsahal vs Facebook : comment étouffer une révolte dans l’œuf

Publié par Frédérique Schillo sur 21 Septembre 2014, 19:11pm

Catégories : #Articles

Tsahal vs Facebook : comment étouffer une révolte dans l’œuf

Tsahal vient de couper court à un nouveau mouvement de protestation diffusé sur Facebook. Une réaction immédiate prouvant que l’armée a su très vite tirer les leçons de l’affaire du soldat David. Jusqu’à la prochaine protestation ?

Les soldats de Nahal, acte II

L’affaire du soldat David fait des émules. Le 15 mai, deux semaines exactement après la création de la page Facebook « Moi aussi je suis avec David, le soldat de Nahal », qui a reçu plus de 133 000 « Likes » et des milliers d’autres soutiens, une nouvelle page Facebook a été créée : « Moi aussi je soutiens le bataillon 50 [du Nahal]. Je n’évacue pas de Juifs ».

La filiation est évidente. On y retrouve des photos de jeunes soldats de Tsahal brandissant, de façon anonyme, un message de protestation. Ce sont les mêmes poses, les mêmes mises en scènes, les mêmes bérets de la brigade Nahal. Tout, jusqu’au choix du titre, rappelle la page en l’honneur du soldat David. Un air de famille parfaitement assumé puisque les créateurs de la nouvelle page, eux-mêmes issus de la brigade Nahal, ont « liké » une seule autre page Facebook : celle du soldat David.

Mais la ressemblance s’arrête là. Alors que la page du soldat David avait été fondée à l’origine en soutien à un soldat accusé par sa hiérarchie de violences sur un jeune palestinien de Hébron, celle du bataillon 50 a vocation à s’opposer à des ordres directs de Tsahal. Il s’agit de refuser de participer à des démantèlements d’implantations juives en Cisjordanie en faisant campagne auprès de tous les soldats de Tsahal. Et c’est bien ce qui en fait le premier véritable cas de mutinerie virtuelle sur Facebook.

Tsahal en mode communication de crise

De fait, la réaction de Tsahal ne s’est pas fait attendre. Les deux soldats à l’origine de la nouvelle page ont été immédiatement renvoyés de leur unité, en attendant les sanctions disciplinaires. Le même jour, l’état-major faisait savoir que les soldats qui s’aventureraient à poster des photos d’eux sur la page seraient « sévèrement punis. » Les sanctions n’ont pas été précisées mais les déserteurs ou les mutins encourent des peines de plusieurs semaines de prison. Un communiqué précisa enfin que les soldats du bataillon 50 de Nahal n’étaient pas en charge physiquement de l’évacuation de colonies de Cisjordanie, étant affectés dans un périmètre plus large.

On est bien loin des réactions molles suscitées par l’affaire du soldat David, où Tsahal, visiblement dépassé par un phénomène inédit d’une ampleur considérable, s’était contenté de rappeler que les réseaux sociaux n’étaient pas le lieu du dialogue entre les soldats et leurs commandants.

Comme si l’armée, découvrant les milliers de jeunes, soldats et civils, ralliés à la cause du soldat David, souvent de façon sympathique, s’excusait presque de devoir jouer les pères la morale. Autant dire que cette attitude avait été peu efficace.

Moins de pédagogie et une fermeté sans complexe : telles sont les leçons de l’affaire du soldat David. Tsahal a eu le réflexe de les mettre en œuvre de façon immédiate, ce qui a permis cette fois de stopper la viralité de la page Facebook.

Sa chance aura aussi été de n’avoir affaire qu’à des photos isolées : aucune vidéo, par nature plus difficilement contrôlable comme dans le cas du soldat David, n’est venue compromettre sa stratégie de communication ni altérer son message de fermeté.

Enfin, la discrétion des médias traditionnels, notamment les journaux papier de ce week-end, qui ont relayé l’information sur la mutinerie virtuelle mais sans mentionner l’adresse Facebook de la page, a permis d’atténuer le buzz.

Au final, avec un plus de 5 700 « Likes » ce lundi, provenant de ralliements isolés dans différentes brigades, la page Facebook en faveur du bataillon 50 n’a rencontré qu’un faible écho. Un épiphénomène en tout cas comparé à l’affaire du soldat David.

Alors, pourquoi en parler ? Parce que l’affaire du soldat David avait beau être tonitruante, elle ne remettait pas en cause la cohésion interne de Tsahal. L’affaire du bataillon 50 en revanche, même discrète, même limitée, est de ces étincelles qui peuvent mettre le feu.

Le spectre des refuzniks de droite

Combien de soldats avaient refusé de participer au démantèlement des colonies du Sinaï, quand Menahem Begin décida de restituer toute la péninsule à l’Egypte en 1982 ? Une poignée peut-être. Aucun ne protesta en tout cas au moment de l’évacuation de Yamit, le 23 avril 1982, quand les forces de Tsahal, triées sur le volet pour effectuer cette tâche, et intentionnellement désarmées pour la plupart, durent affronter les colons et des manifestants de la droite radicale emmenés par le rabbin Meir Kahana.

Combien ont-ils refusé de participer à l’évacuation de Gaza en 2005 ? A peine une poignée encore quand plus de 40 000 militaires et policiers ont été mobilisés pour déloger 8 000 colons. L’opération dénommée « Main tendue aux Frères » s’était déroulée sans incident malgré les tensions. Et pourtant, tout le monde se souvient des larmes des jeunes soldats incapables de contenir leur émotion face à la violence des uns, aux menaces des autres, et à la détresse des enfants.

En août 2007, ils étaient seulement une trentaine de soldats de Tsahal à refuser de participer à l’évacuation de familles juives à Hébron. 12 d’entre eux ont été condamnés à 28 jours de prison pour insubordination.

Combien seront-ils demain ? C’est bien la question qui hante l’état-major de Tsahal. Car ils ont beau ne représenter qu’une très infime minorité, un grain de poussière comparé aux centaines de « refuzniks » (les pacifistes de gauche, eux-mêmes minoritaires, qui refusent de servir dans les Territoires), ces « refuzniks de droite » pourraient saper la cohésion interne de Tsahal.

La présence croissante de religieux dans l’armée pourrait déjà renforcer leurs positions. Selon les derniers chiffres connus, près de 30% des jeunes suivant les cours d’infanterie dans des collèges militaires en 2007 étaient religieux, contre 2% en 1990. Dans certaines brigades, plus de 50% des commandants seraient des religieux . Si la composition sociale de Tsahal est un secret bien gardé, d’autres statistiques suggèrent qu’un quart des officiers de régiment et un tiers des officiers d’instruction sont des sionistes-religieux portant kippa .

Deuxième facteur aggravant : le fait que les évacuations concernent désormais des localités de Cisjordanie. Ni le Sinaï ni la bande de Gaza ne revêtaient autant d’importance d’un point de vue religieux que la Judée-Samarie, dont la puissance évocatrice rend le démantèlement du moindre avant-poste illégal potentiellement explosif.

Finalement, l’utilisation des réseaux sociaux est l’élément qui pourrait faire basculer le tout. C’est bien Facebook qui donne de la voix à une infime minorité, de l’importance à un acte isolé, du sens à la plus absurde des revendications. Et c’est bien Facebook qui peut faire d’un jeune soldat de Nahal le héros du moment.

Dès 2005, au moment de l’évacuation de Gaza, le chef d’état-major de Tsahal, Dan Halutz, avait prévenu : ceux qui refusent de participer à l’évacuation des colonies doivent être traités comme on traite « des milices à l’intérieur de l’armée ». Ils représentent « une des choses les plus dangereuses pour Tsahal […] Si on ne les arrête pas quand ils sont encore peu nombreux, cela peut entraîner un grave désastre. »

Cette fois, il semble que sa mise en garde ait été entendue.

Frédérique Schillo

Photo extraite de la page Facebook "Moi aussi je soutiens le bataillon 50"

NB : Cet article a été publié dans le Times of Israël en français, le 19 mai 2014.

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